La mort du sociologue Jean Baechler

Par  – Le Monde, 19 août 2022.

Membre de l’Institut de France, historien devenu sociologue, puis philosophe, résolument difficile à enfermer dans une seule discipline tant il envisageait sa réflexion sur la nature humaine sans exclusive des matrices culturelles, Jean Baechler est mort, le 13 août, à l’âge de 85 ans.

Né à Thionville (Moselle), le 28 mars 1937, Jean Baechler étudie au lycée Charlemagne de cette ville avant, bachelier en 1954, d’intégrer la faculté de Strasbourg, puis celle de Paris. Reçu à l’agrégation d’histoire-géographie, il enseigne au lycée du Mans (1962-1966) avant d’entrer au Centre national de la recherche scientifique – attaché (1966), puis chargé (1969), enfin directeur de recherches (1977-1988) –, l’année même où il assure un cours de sociologie à la Sorbonne (1966-1969). Résolument tourné vers cette discipline, l’historien donne également des conférences de sociologie, dès 1968, à la VIe section de l’Ecole pratique des hautes études (EPHE), section qui deviendra, en 1975, l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Quand il quitte le CNRS, il retrouve Paris-IV, où il enseigne la sociologie historique jusqu’à l’heure de l’éméritat (2006).

Cessant toute forme d’enseignement, il se consacre alors à la publication de ses travaux, largement issus des séminaires qu’il a animés au fil de son parcours, d’enseignant comme d’académicien. Parallèlement, il propose des ouvrages destinés au grand public, synthèses limpides de sa pensée (Qu’est-ce que l’humain ?, Hermann, 2014), ou des mises en lumière d’enjeux contemporains brûlants (Modèles d’humanité. Humanisme et mondialisation, Hermann, 2019 ; De l’art à la culture, Hermann, 2019 ; Ecologie ou écologisme ? Raison et pertinence des politiques environnementales, Hermann, 2020).

Aron plutôt que Foucault

Car rien n’est classique dans le parcours de Jean Baechler. Depuis ses 14 ans, une préoccupation le hante : comprendre le règne humain. Et, bientôt, le rapport de l’humain à l’absolu. Pas étonnant que, optant pour l’histoire, il se soit désolidarisé des enjeux épistémologiques du moment pour se tourner vers la pensée de Raymond Aron (1905-1983), qui avait fondé, au sein de l’EPHE, grâce à une bourse de la Fondation Ford, un Centre de sociologie européenne, dont Pierre Bourdieu (1930-2002) sera, un temps, le secrétaire général.

Désormais, Jean Baechler s’engage résolument sur le terrain encore mouvant de la sociologie historique – dès que Bourdieu rompt avec Aron, le second fonde le Centre européen de sociologie historique, quand le premier, émancipé, propose un Centre de sociologie de l’éducation et de la culture (CSEC, 1968). Baechler suit Aron et le choisit pour diriger sa thèse, qu’il soutient en 1975. Entre-temps, le jeune essayiste rompt des lances contre les valeurs en vogue. Et si c’est en universitaire qu’il propose le recueil de textes Politique de Trotsky (Armand Colin, 1968), qui évite, par sa sobre rigueur, le double écueil de l’hagiographie et du dénigrement, ou Les Phénomènes révolutionnaires (PUF, 1970), il s’engage plus frontalement, interrogeant Les Origines du capitalisme avant de se demander Qu’est-ce que l’idéologie ? (Gallimard, 1971 et 1976).

Au risque de s’éloigner sans retour de la discipline historique. Aron plutôt que Foucault. De sa thèse, éditée dès sa soutenance (Les Suicides, Calmann-Lévy, 1975), l’historien Jean-Claude Schmitt, dans le compte rendu des Annales, salue le style alerte et la pensée d’une clarté rare, comme son projet de « donner matière à réflexion sur l’ensemble des sciences de l’homme », mais il épingle une vivacité qui s’affranchit trop aisément de la rigueur du comparatisme, tel que le prône la naissante anthropologie historique.

Ce chemin peu classique ne l’écarte pas des honneurs. Sans qu’il les obtienne, en conformité avec les usages. Fait assez rare, Jean Baechler devient membre de l’Institut – il intègre l’Académie des sciences morales et politiques, section morale et sociologie, le 6 décembre 1999 – non à la suite du décès d’un titulaire, mais après un transfert : Alain Besançon, élu, en décembre 1996, au fauteuil du grand rabbin Jacob Kaplan (1895-1994), est, par décision de l’Académie, appelé à occuper en section philosophie le fauteuil laissé vacant par le décès de Jean Guitton (1901-1999), trois semaines seulement après sa disparition.

Portrait du sociologue Jean Baechler en février 1996, France. (Photo by Louis MONIER/Gamma-Rapho via Getty Images)

Bienveillance étonnante

Nourrie par une érudition confondante, l’œuvre de Jean Baechler observe les mutations des sociétés humaines sans en négliger les invariants ; elle joue ainsi de traditions multiples, de regards croisés, entée sur les classiques (Weber, Durkheim, Aristote sur le champ politique), qu’il réfute ou nuance au besoin pour mieux saisir les mécanismes fondamentaux des changements du monde contemporain. Comme chez Aron, Clausewitz n’est jamais oublié, puisque le sociologue-philosophe voit le champ public en perpétuel état de guerre virtuelle selon des bouleversements du politique.

Le compagnonnage avec l’éditeur et philosophe Arthur Cohen, amorcé peu avant que celui-ci ne devienne le PDG des éditions Hermann, où il était déjà directeur éditorial, a permis d’accumuler les pièces de son œuvre, qui se trouvaient éparpillées dans des revues ou des collectifs, comme dans des actes de colloques souvent non édités jusque-là, ou encore des notes de séminaires. Cela vaut autant pour le moment où Baechler enseignait que pour ses travaux animés avec dynamisme et pertinence au sein de l’Académie des sciences morales et politiques, où il avait conçu un projet encyclopédique autour de l’homme et la guerre (17 volumes prévus).

Inaugurée par Les Fins dernières (2006), premier titre de la collection « Sociétés et pensées », fondée et dirigée par Gérald Bronner, cette collaboration n’est pas finie. Alors que L’Intime, qui interroge la distinction évanouie entre public et privé, vient de paraître, Hermann annonce, outre la réédition de Démocraties (Calmann-Lévy, 1985), la parution, en 2023, de L’Invention de l’absolu, premier tome d’une « Sociologie historique de l’absolu », pensée en trois mouvements.

Homme affable, d’une bienveillance étonnante, réservant son intransigeance à sa propre production, Jean Baechler ne craignait que de manquer de temps. Car ce « moine universitaire », dont Gérald Bronner se rappelle, nostalgique, qu’il lui semblait le survivant d’une « époque révolue », était obsédé par la notion de complétude. En cela, les deux sociologues, qui codirigèrent un colloque sur L’Irrationnel aujourd’hui (Hermann, 2021), partageaient l’exigence de ne rien négliger de la part des invariants de l’espèce humaine. Une voie singulière pour penser l’anthropologie historique, en somme.

Jean Baechler en quelques dates

 

28 mars 1937 Naissance à Thionville (Moselle)

1966 Entre au CNRS et Chargé de cours de sociologie à la Sorbonne

1975 Les Suicides (Calmann-Lévy)

1988-2006 Professeur à Paris IV-Sorbonne

1999 Elu à l’Académie des sciences morales et politiques

13 août 2022 Mort

Chose lue. Gabriel Galvez-Behar, « Histoire de la propriété intellectuelle », La Découverte, 2022.

La propriété intellectuelle est un enjeu majeur des sociétés contemporaines. La diffusion des œuvres sur Internet, la valorisation de marques emblématiques ou la production de vaccins sont autant de sujets qui renvoient à la protection des droits afférents à l’activité intellectuelle.
Ses développements récents résultent d’une histoire longue de plusieurs siècles. Cet ouvrage la retrace, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, en adoptant un point de vue global. Il met en avant les acteurs sociaux qu’elle implique, de Diderot à Pfizer en passant par l’Unesco ou l’Organisation mondiale du commerce. Il insiste aussi sur les conflits souvent aigus qu’elle suscite.
Sans se limiter à une approche juridique, cette histoire interroge la place concrète des savoirs, des créations artistiques et des biens immatériels dans le processus économique. Elle met ainsi en évidence le rôle de la propriété intellectuelle dans les mutations du capitalisme ainsi que les choix de société qu’elle véhicule.
Gabriel Galvez-Behar était sans doute contraint par la collection dans laquelle il a publié sa synthèse pour s’intéresser spécialement aux enjeux fondamentaux dans l’économie de la connaissance de l’intégration du droit d’auteur dans les pays en voie de développement. Les difficultés, politiques, économiques, juridiques et culturelles sont immenses. Mme Guilda Rostama les avait décantées, la première, il y a maintenant vingt ans (la première partie de sa thèse était très bien informée et documentée).

Chose lue. « Des métis raciaux dans les pays nordiques ». Journal of Critical Mixed Race Studies, 2022.

De nombreux ouvrages savants ont été publiés sur le thème de la multiracialité et des expériences métisses aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Les recherches sur l’Europe nordique ont été historiquement limitées. Les analyses recueillies dans ce volume visent à faire avancer la recherche sur l’Europe nordique en termes d’études critiques sur le métissage racial.

Jasmine Kelekay : De « quelque chose entre les deux » à « tout à la fois » : Méditations sur la liminalité et la négrité dans le hip-hop et le R&B afro-finlandais

Depuis sa diffusion mondiale dans les années 1980, le hip-hop a été une sphère culturelle cruciale dans laquelle les Européens de couleur ont abordé les expériences de la race et du racisme, du genre et de l’appartenance nationale, la musique et la culture hip-hop étant souvent considérées comme la lingua franca culturelle de la diaspora africaine. Compte tenu de la domination continue de l’exceptionnalisme nordique et du daltonisme formel dans l’imaginaire national et les discours publics finlandais, le hip-hop apparaît comme un répertoire important pour examiner la production de contre-discours et de contre-récits par les Finlandais de couleur, et les Afro-Finlandais en particulier. Cet article aborde le hip-hop afro-finlandais comme une archive alternative de l’expérience et de la pensée afro-finlandaise. Il se concentre sur trois œuvres du R&B afro-finlandais…

Mari Rysst : « Coincé dans leur peau ? » : Les défis de la construction identitaire chez les enfants d’origine mixte en Norvège

Cet article, basé sur l’anthropologie sociale, traite des défis de la construction de l’identité ethnique chez les enfants et les jeunes d’origine immigrée en Norvège, en particulier chez les métis raciaux. Comparée aux États-Unis, la Norvège a une courte histoire d’immigration de personnes de couleur. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la politique officielle norvégienne a souligné que « nous sommes tous égaux » et « avons la même valeur », indépendamment du sexe, de la sexualité et de la couleur de la peau. Une idéologie sans distinction de couleur a été un idéal. Aujourd’hui, les immigrés de la deuxième et de la troisième génération parlent couramment le norvégien et occupent de bons emplois dans le domaine public, notamment à la radio et à la télévision, et sont donc souvent exposés au public, mais ils sont toujours classés comme « étrangers » en raison de leur apparence.

Ida Tolgensbakk : Parler suédois en étant noir en Norvège

Les Suédois sont considérés presque sans ambiguïté comme des Blancs en Norvège et, par conséquent, étiquetés comme non étrangers et non marqués. L’un des aspects les plus frappants de l’étude des jeunes travailleurs suédois migrants dans la capitale norvégienne est leur positionnement vis-à-vis de la majorité (blanche) et des autres minorités (noires) ; ce sont des immigrants catégorisés comme des immigrants « pas tout à fait » ou « pas réels ». Cependant, cette position est contestée de différentes manières, entre autres par les processus d’altération qui ont lieu à travers les microagressions des rencontres « Qui es-tu ? », lorsque des différences linguistiques sont notées. Cet article soutient que les Suédois sont une minorité invisible, mais audible, en Norvège, catégorisés comme des étrangers non pas en raison de leur différence phénotypique, mais en raison de leur altérité linguistique.

Antoine, Katja : La déconnexion suédoise : Racisme, suprématie blanche et race

Cet article examine comment l’État suédois, en éliminant la race en tant que catégorie démographique officielle, favorise effectivement les conditions sociales et juridiques qui permettent au racisme et à la suprématie blanche de proliférer sans qu’on en tienne compte et souvent sans qu’on y prête attention. Ce faisant, la Suède sape les efforts antiracistes visant à contrer la discrimination raciale prévalente, créant un décalage entre l’image libérale progressiste du pays et la réalité vécue par ses résidents de couleur.

Nahikari Irastorza ; Sayaka Osanami Törngren : Melting Pot ou Salad Bowl ? Un aperçu des familles mixtes en Suède

En raison de la mondialisation et des migrations internationales à destination et en provenance de la Suède, la possibilité de choisir un partenaire de vie issu de l’immigration s’est accrue en Suède. Cependant, malgré la croissance et la plus grande diversité ethnique et raciale des mariages mixtes en Suède, peu de chercheurs ont étudié ces unions sur une large échelle. Cet article se concentre sur les mariages mixtes dans lesquels une personne est d’origine suédoise et l’autre d’une autre origine ethnique ou raciale. Il pose la question de savoir si la Suède est en train de devenir ce que l’on décrit métaphoriquement comme un melting pot ou un saladier.

Sayaka Osanami Törngren : Si je ne peux pas dire que je suis suédois, qu’est-ce que je suis ? La liberté dans les limites du choix de l’identité

Aujourd’hui, un Suédois sur dix est métis, ses parents étant originaires de pays différents. Bien que les Suédois métis fassent partie intégrante de la société suédoise, on sait peu de choses sur leurs expériences. Basé sur quatorze entretiens qualitatifs avec des Suédois métis qui ont déclaré être racialisés comme Latino, Asiatique, Arabe ou Noir, cet article explore la liberté et les limites de l’affirmation de leur identité ethnique et raciale. Les expériences des Suédois mixtes montrent que si l’identification est flexible et que le choix de s’identifier en tant que Suédois ou en tant que Suédois mixte est possible, il n’en reste pas moins que les Suédois mixtes ont la possibilité d’affirmer leur identité ethnique.

Sayaka Osanami Törngren : Si je ne peux pas dire que je suis suédois, que suis-je ? La liberté dans les limites du choix de l’identité

Aujourd’hui, un Suédois sur dix est d’origine mixte, ses parents étant originaires de pays différents. Bien que les Suédois mixtes fassent partie intégrante de la société suédoise, on sait peu de choses sur leurs expériences. Basé sur quatorze entretiens qualitatifs avec des Suédois mixtes qui ont déclaré être racialisés comme Latino, Asiatique, Arabe ou Noir, cet article explore la liberté et les limites de l’affirmation de leur identité ethnique et raciale. Les expériences des Suédois mixtes montrent que si l’identification est flexible et que le choix de s’identifier comme Suédois ou mixte reflète leur décision personnelle de se rattacher à leur origine nationale, culturelle et ethnique, ils ne peuvent pas choisir si ou comment ils seront racialisés ou catégorisés racialement par les autres.

James Omolo : Traverser la ligne de couleur : L’identité biraciale en Suède et au Danemark

La migration vers la Scandinavie a augmenté au cours des quinze dernières années. Pourtant, peu de recherches savantes ont été consacrées au sujet des individus mixtes, en particulier ceux d’origine africaine danoise ou afro-suédoise. Cette étude cherche à combler cette lacune en examinant comment les individus d’origine mixte naviguent dans leur identité dans les contextes danois et suédois, une région où il n’existe pas de termes socialement acceptés pour les identifier ou les classer. Cette étude peut constituer un excellent point de départ dans le discours sur la race qui est négligé tant au Danemark qu’en Suède. S’appuyant sur des données qualitatives, cet article examine la position des personnes d’origine mixte, en accordant une attention particulière à leur sentiment d’identité et d’appartenance ainsi qu’à la réalité d’être…

Kirsten Thisted : Blame, Shame, and Atonement : Les réponses groenlandaises aux discours racialisés sur les Groenlandais et les Danois

En dehors du Groenland, beaucoup croient que le nom groenlandais du Groenland signifie « Terre du peuple ». Cependant, le mot groenlandais pour désigner un être humain ou une personne est inuk (pluriel : inuit), et le Groenland s’appelle Kalaallit Nunaat et non Inuit Nunaat. Kalaallit est le terme groenlandais de l’ouest qui désigne les Groenlandais d’aujourd’hui dont les ancêtres sont issus de deux lignées : les Inuits à l’ouest et les Scandinaves à l’est. Au cours de la première moitié du vingtième siècle, cette ascendance mixte a été un argument important pour la revendication groenlandaise de reconnaissance et d’égalité. Cet article examine une source littéraire, le roman de 1944 de Pavia Petersen, Niuvertorutsip pania (La fille du chef d’avant-poste). La protagoniste féminine du roman, qui est d’ascendance mixte, est…

Kristín Loftsdóttir ; Sanna Magdalena Mörtudóttir : « D’où venez-vous ? » : Le racisme et la normalisation de la blanchité en Islande

Dans les contextes européens et nordiques, les chercheurs se sont disputés sur la manière de comprendre le racisme et la racialisation dans un contexte historiquement différent du contexte américain. Alors que l’analyse ci-dessous souligne les caractéristiques globales et donc la mobilité du discours raciste, l’article cherche à montrer comment les classifications racistes sont comprises dans différentes localités. Cet article explore, en particulier, l’intersection de la race et de l’identité nationale en Islande. Les données primaires consistent en des entretiens avec quinze adultes identifiés comme mixtes, tant en termes de race que d’origine. L’analyse montre que l’identité islandaise est fortement normalisée comme une identité blanche, le corps islandais étant toujours supposé être « blanc ».

Chose lue. Florian Cafiero, Jean-Baptiste Camps : « Affaires de style : du cas Molière à l’affaire Grégory, la stylométrie mène l’enquête », Le Robert, 2022.

En passant au crible les textes et leurs styles, linguistes et statisticiens mènent l’enquête grâce à la stylométrie. Cette méthode d’investigation révolutionnaire qui prend ses sources chez les scribes de Galilée, s’est solidifiée il y a plus d’un demi-siècle dans les couloirs de Harvard avant d’arriver dans nos tribunaux. L’objectif ? Identifier qui se cache derrière n’importe quel texte.
De César à Shakespeare, en passant par les complotistes de l’affaire QAnon, Elena Ferrante ou encore le corbeau de l’affaire Grégory, la stylométrie n’épargne rien ni personne… au point d’élucider certains des plus vieux cold cases et mystères de l’histoire. Pour le meilleur – et pour le pire ?

CHAPITRE 1
La stylométrie au service des plus vieux cold cases de l’histoire
 

  • L’affaire de la Bible
  • L’affaire Homère

CHAPITRE 2
En quête des auteurs disparus 

  • L’affaire César
  • L’affaire des troubadours et des trouvères
  • L’affaire Chrétien de Troyes
  • L’affaire du Roman de la Rose

CHAPITRE 3
De Shakespeare à Molière : la malédiction des comédiens poètes

  • L’affaire Shakespeare
  • L’affaire Molière

CHAPITRE 4
Le masque et la plume.

  • Bienvenue chez les AA
  • L’affaire Emily Brontë
  • L’affaire Colette
  • L’affaire Elena Ferrante

CHAPITRE 5
American crime stories

  • L’affaire Unabomber
  • L’affaire Charlene Hummert

CHAPITRE 6
Le style sur le banc des accusés 

L’affaire Kurt Cobain
L’affaire QAnon
L’affaire Grégory
L’affaire « OMAR M’A TUER »

Décès : Lamont Dozier (1941-2022).

Décès de Lamont Dozier, membre de la légendaire équipe d’auteurs-compositeurs Holland-Dozier-Holland (Brian Holland, Lamont Dozier, Eddie Holland), qui a contribué à créer le « son de la jeune Amérique » de la Motown grâce à son travail de production en studio et à la création de succès prodigieux qui ont touché des millions de personnes à travers le monde. Ses chansons mêlent la ferveur du gospel et du R&B à la puissance des mélodies pop pour des artistes comme Marvin Gaye, Martha and the Vandellas, The Four Tops, The Miracles et The Supremes. Dozier a continué d’écrire des succès avec des musiciens tels que Jon Anderson, Phil Collins, Simply Red et Boy George et sa musique restera à jamais gravée dans les mémoires (Hall of Fame). Lamont Dozier a signé avec les frères Holland 14 titres de la Motown classés n°1 aux Etats-Unis, pour The Supremes, The Four Tops ou Martha & The Vandellas. Et il n’a pas moins signé en solo des titres remarquables, dont Going Back to My Roots.  Dozier et les frères Holland furent sanctifiés en 1990 au Rock and Rock Hall of Fame, deux ans après Berry Gordy, le fondateur de la Motown.

Chose vue : The Porter (série canadienne)

Inspiré de faits réels et situé dans le fracas des années 1920, THE PORTER (8×60 mn) suit le parcours d’un ensemble de personnages qui se bousculent, rêvent, traversent les frontières et poursuivent leurs ambitions dans la lutte pour la libération – sur et hors des chemins de fer qui traversaient l’Amérique du Nord. C’est une histoire captivante d’autonomisation et d’idéalisme qui met en lumière le moment où les cheminots du Canada et des États-Unis se sont unis pour donner naissance au premier syndicat noir du monde. Se déroulant principalement à Montréal, Chicago et Détroit, alors que le monde se reconstruit après la Première Guerre mondiale, THE PORTER dépeint la communauté noire de Saint-Antoine, à Montréal – connue, à l’époque, comme le « Harlem du Nord ». Ils sont jeunes, doués et noirs, venus du Canada, des Caraïbes et des États-Unis par l’Underground Railroad (le chemin de fer clandestin) et la grande migration [des Afro-Américains du Sud vers le Nord], et ils se retrouvent ensemble au nord et au sud de la « ligne de couleur », à une époque où tout est possible – mais si le changement ne vient pas pour eux, ils viendront pour lui. Par tous les moyens nécessaires.

 

Série originale de CBC et BET+, produite par Inferno Pictures et Sienna Films (une société de Sphere Media), basée à Winnipeg, THE PORTER a été conçue et créée par Arnold Pinnock (Altered Carbon, Travelers) et Bruce Ramsay (19-2, Cardinal), avec Annmarie Morais (Killjoys, Ransom, American Soul), Marsha Greene (Ten Days In The Valley, Mary Kills People) et Aubrey Nealon (Snowpiercer, Cardinal), et produite par Inferno Pictures Inc. de Winnipeg et Sphere Media, une société de Sphere Media. basée à Winnipeg, et Sienna Films de Sphere Media. Morais et Greene sont showrunners et producteurs exécutifs. Charles Officer (Akilla’s Escape, Coroner) et R.T. Thorne (Blindspot, Utopia Falls) réalisent la série et sont producteurs exécutifs. Pinnock est également producteur exécutif, et Ramsay, co-producteur exécutif. Jennifer Kawaja est productrice exécutive pour Sienna Films et Ian Dimerman, producteur exécutif pour Inferno Pictures. La série est écrite par Morais, Greene, Andrew Burrows-Trotman, Priscilla White, Pinnock et Ramsay, avec Thorne participant à la salle des auteurs.

Chose lue. Anthony Guyon : Histoire des Tirailleurs Sénégalais. De l’indigène au soldat, de 1857 à nos jours, Perrin, 2022.

La première histoire globale d’un corps d’armée mythique.
Créé par décret impérial en juillet 1857, le premier bataillon de tirailleurs n’a de sénégalais que le nom : en effet, ce corps de militaires constitué au sein de l’empire colonial français regroupe en réalité toute la « force noire » – c’est-à-dire les soldats africains de couleur qui se battent pour la France.
Si les études portant sur le rôle des tirailleurs sénégalais dans les deux conflits mondiaux sont légion, rares sont les ouvrages qui retracent toute leur histoire, de la création de ce corps au XIXe siècle à sa dissolution en 1960. S’intéressant aux trajectoires collectives comme aux destins individuels (le militant Lamine Senghor, le résistant Addi Bâ ou encore le Français libre Georges Koudoukou), Anthony Guyon propose ici la première synthèse globale sur le sujet. Il revient sur les moments de gloire de cette armée – comme la défense de Reims en 1918, la bataille de Bir Hakeim en 1942 ou l’opération Anvil en 1944 –, autant que sur les tragédies qui jalonnent également son parcours (citons notamment les terribles massacres commis par la Wehrmacht à leur encontre lors de la campagne de France).
Loin des habituels clichés qui font que, aujourd’hui encore, l’iconographie dégradante incarnée par « Y’a bon Banania » demeure l’un des premiers éléments associés à l’identité des tirailleurs sénégalais, cet ouvrage à la fois complet et accessible illustre toute la complexité de leur position à mi-chemin entre les sociétés coloniales et l’autorité métropolitaine. À mettre entre toutes les mains.

La tomate est-elle un fruit ou un légume ?

Question récurrente. Quels sont les pré-requis idéaux pour vouloir faire du droit ? Au moins trois. 1/ Avoir une curiosité au-dessus de la moyenne pour les choses de la vie, quelles qu’elles soient, puisque tout, absolument tout peut devenir une question juridique et judiciaire 2/ Avoir une excellente maîtrise de la langue 3/ Avoir une certaine disposition à l’herméneutique, aux modes d’argumentation et techniques de l’interprétation. Pour ainsi dire, si on est anti-intellectualiste, il vaut mieux ne pas envisager le droit. Cf. la célèbre phrase de Jean Giraudoux dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu.

Voici deux questions très triviales qu’il peut être intéressant, par exemple, de poser à un lycéen qui veut se lancer dans le droit : « A ton avis, du point de vue du droit, la tomate est-elle un fruit ou un légume ? » « A ton avis, du point de vue du droit, une vis et un boulon sont-ils la même chose ? ». La réponse la plus prometteuse est d’ordre cognitif, du genre « Je ne m’étais jamais posé(e) la question, mais je suppose que si tu me la poses c’est qu’il y a un loup… ». En effet. La réponse montre une disposition à faire attention aux fausses évidences et à concevoir spontanément qu’il a dû y avoir des batailles d’interprétation juridique.

C’est dans Nix v. Hedden (10 mai 1893) que la Cour suprême des États-Unis a eu à trancher la première cette question : les tomates sont-elles des fruits ou des légumes ? Parce que la douane, à New York, avait assimilé les tomates à des légumes, ce qui les soumettait à une taxe d’importation de 10 %. Aussi, un importateur de tomates saisit les tribunaux en faisant valoir que les tomates étaient des fruits et devaient donc relever de la législation sur les fruits (rien n’est plus banal en droit : la même chose peut relever de règles différentes selon les circonstances)

Au procès, l’avocat du demandeur, après avoir lu en preuve les définitions des mots « fruits » et « légumes » du dictionnaire Webster, du dictionnaire Worcester et du dictionnaire impérial, a appelé deux témoins, qui avaient été pendant 30 ans dans le secteur de la vente de fruits et les légumes.

Un coup d’œil furtif aux archives de cette décision fait voir la discussion savante, notamment de botanique, qui eut lieu devant les juges sur le registre « mais qu’en est-il alors des pois, des concombres, des aubergines, etc. ». En fait, la Cour conclut à la nécessité de distinguer ente le statut scientifique de la tomate (qui voudrait qu’il s’agisse d’un fruit) et son statut dans la vie quotidienne (qui veut qu’il s’agisse d’un légume) : puisque, a fait valoir la Cour, dans la vie quotidienne, « les légumes sont habituellement servis au dîner, avec ou après la soupe, avec du poisson ou des viandes… et non en guise de dessert comme le sont en général les fruits ».

« La seule question en l’espèce, jugea la Cour suprême, est de savoir si les tomates, considérées comme denrées, doivent être classées comme «légumes » ou comme « fruits », au sens de la loi tarifaire de 1883.

Les seuls témoins appelés au procès ont déclaré que ni les « légumes » ni les « fruits » n’avaient de sens particulier dans le commerce différent de celui donné dans les dictionnaires, et qu’ils avaient le même sens dans le commerce aujourd’hui que celui qu’ils avaient en mars 1883.

Les passages cités des dictionnaires définissent le mot « fruit » comme la graine des plantes, ou la partie des plantes qui contient la graine, et en particulier les produits juteux et pulpeux de certaines plantes, recouvrant et contenant la graine. Ces définitions n’ont aucune tendance à montrer que les tomates sont des « fruits », par opposition aux « légumes », dans le langage courant ou au sens de la loi tarifaire.

En l’absence de preuve que les mots « fruits » et « légumes » aient acquis une signification particulière dans les échanges ou le commerce, ils doivent recevoir leur sens ordinaire. De ce sens, le tribunal est tenu de prendre connaissance judiciaire, comme il le fait en ce qui concerne tous les mots dans notre propre langue ; et sur une telle question, les dictionnaires sont admis, non comme preuves, mais seulement comme aides à la mémoire et à la compréhension de la cour.

Botaniquement parlant, les tomates sont le fruit d’une vigne, tout comme les concombres, les courges, les haricots et les pois. Mais dans le langage commun des gens, qu’ils soient vendeurs ou consommateurs de vivres, ce sont tous des légumes qui poussent dans les jardins potagers, et qui, qu’ils soient consommés cuits ou crus, sont, comme les pommes de terre, les carottes, les panais, les navets, les betteraves, les choux-fleurs, choux, céleris et laitues, habituellement servis au dîner dans, avec ou après la soupe, le poisson ou les viandes qui constituent la partie principale du repas, et non, comme les fruits en général, comme dessert.

La tentative de classer les tomates comme fruits n’est pas sans rappeler une tentative récente de classer les haricots comme graines, dont M. le juge Bradley, parlant au nom de cette cour, a déclaré : « Nous ne voyons pas pourquoi ils devraient être classés comme graines, pas plus que les noix ne devraient être ainsi classées. Les deux sont des graines, dans le langage de la botanique ou de l’histoire naturelle, mais pas dans le commerce ni dans le langage courant. D’un autre côté, en parlant généralement de provisions, les haricots peuvent très bien être inclus sous le terme « légumes ». Comme aliment sur nos tables, qu’elles soient cuites ou bouillies, ou formant la base d’un potage, elles sont utilisées comme légume, aussi bien mûres que vertes. C’est l’utilisation principale qui en est faite. Au-delà des connaissances communes que nous avons à ce sujet, très peu de preuves sont nécessaires ou peuvent être produites ». »

Y a-t-il une différence entre une vis et un boulon ? Cour fédérale, Rocknel Fastener, Inc. v. United States, 2001

Paul Sorvino (1939-2022)

Décès de Paul Sorvino, charismatique acteur des Affranchis (Martin Scorsese), Needle Park (Jerry Schatzberg), Le Jour du dauphin (Mike Nichols), La Chasse (William Friedkin), Nixon (Oliver Stone), Roméo + Juliette (Baz Luhrmann), etc. L’acteur américain, père de l’actrice Mira Sorvino, s’était également illustré dans la série télévisée New York, police judiciaire où il interprétait de manière épatante un policier.

Il interprète brillamment Henry Kissinger dans le film foutraque d’Oliver Stone

 

Chose vue. Stanley Donen, La Cinémathèque française, 29 juin-31 juillet 2022.

On lui doit quelques-uns des plus beaux numéros de danse de l’histoire de la comédie musicale. Ses débuts de danseur à Broadway le mènent jusqu’aux studios d’Hollywood où il triomphe, aux côtés de son complice Gene Kelly, avec Un jour à New York, trois ans avant l’iconique Chantons sous la pluie. S’il fait danser Fred Astaire (Mariage royal), Cyd Charisse (Beau fixe sur New York), Doris Day (Piquenique en pyjama) ou Audrey Hepburn, sa préférée, dans Drôle de frimousse, Stanley Donen réalise aussi quelques grands films non musicaux avec Cary Grant, Ingrid Bergman, Sophia Loren et Hepburn, toujours. De savoureux thrillers (Charade, Arabesque) ou des comédies romantiques, pétillantes et colorées (Indiscret, Voyage à deux), jalons d’une deuxième partie de carrière, qui donnent envie de tout revoir.

Stanley Donen, le metteur en scène chef d’orchestre Conférence de N. T. Binh