Donald Trump. Un retour hypothéqué par des obstacles légaux et politiques

Le 1er juillet 2021, la justice de l’Etat de New York a rendu publique l’inculpation par un Grand Jury de la Trump Organization et de son directeur financier Allen Weisselberg. Cet événement est l’un des tourments judiciaires qui risquent d’hypothéquer sérieusement les chances de Donald Trump de « remettre la main » sur le parti républicain dans le cadre des élections américaines de mi-mandat prévues en 2022 puis des primaires en vue de la désignation du candidat républicain à l’élection présidentielle de 2024.

À la mi-mai 2021, la procureure générale de l’Etat de New York a fait savoir à la presse que la Trump Organization avait été informée de ce que l’enquête la concernant n’était plus « de nature purement civile » mais comprenait désormais une dimension pénale, qui était co-gérée avec le procureur de Manhattan. Comme cela est expliqué dans Trump et les Trois Enquêtes, deux procédures étaient en cours dans l’Etat de New York concernant les activités privées de Donald Trump. La première enquête, pénale, était conduite par le procureur de Manhattan, Cyrus Vance, sur des allégations d’usage par Donald Trump, avant l’élection de 2016, de fonds d’une organisation caritative en vue de payer, en contrepartie d’accords de confidentialité, des femmes avec lesquelles il aurait eu des relations extraconjugales. Cette enquête avait été élargie par le procureur à d’autres faits susceptibles d’être imputés à Donald Trump et à la Trump Organization.

La deuxième enquête, civile, avait été ouverte en 2019 par la procureure générale de l’état de New York, Letitia James, après que le fameux avocat déchu de Donald Trump, Michael Cohen, a affirmé lors d’une déposition au Congrès pendant le premier impeachment, que la Trump Organization avait surévalué la valeur de ses actifs afin d’obtenir des taux d’intérêts très avantageux pour des emprunts et baissé la valeur de ses actifs pour obtenir des avantages fiscaux. C’est donc cette deuxième enquête qui continue avec un double volet, civil et pénal.

Ces deux enquêtes sont périlleuses pour Donald Trump même s’il a entre 3500 et 4000 procédures contentieuses à son actif, comme homme d’affaires ou comme contribuable. Cette fois, il s’agit de poursuites pénales, devant des procureurs dont les statistiques de condamnations après inculpations leur ont donné une aura d’enquêteurs et de parquetiers redoutables.

L’inculpation de la Trump Organization semblait probable, compte tenu d’indications apportées par la presse. La première indication a consisté dans la révélation que les procureurs avaient convoqué un Grand Jury à New York pour le second semestre de 2021. Il faut préciser que le Grand Jury n’est pas le jury qui juge les mis en cause en matière pénale. Le Grand Jury, dont les travaux sont secrets, a en quelque sorte une fonction de légitimation de l’opportunité de la poursuite. Or, même si un Grand Jury n’a pas seulement pour mission d’inculper des mis en cause, concurremment aux procureurs, mais également d’autoriser des actes d’enquête, ce qui techniquement revient à aiguillonner la poursuite, sa convocation signifie toujours que les procureurs ont un minimum de grain à moudre à lui donner. La deuxième raison pour laquelle l’inculpation était devenue imminente est que les avocats de la Trump Organization ont reçu en juin de la part des procureurs une sommation interpellative qui leur donnait jusqu’au 28 juin pour exposer les raisons qui leur semblaient justifier un abandon des poursuites.

L’acte d’inculpation étant public, on sait que 15 chefs d’accusation sont retenus contre la Trump Organization et son directeur financier, Allen Weisselberg et que ces chefs d’accusation sont articulés à des fraudes et à des faux, en matière commerciale ou fiscale. On sait également que l’acte d’inculpation ne désigne pas nommément Donald Trump mais seulement son directeur financier et d’autres hauts décideurs de la Trump Organization. On sait, enfin, que Allen Weisselberg plaide « non-coupable ».

Les sujets de spéculation sont en revanche assez nombreux. C’est le cas par exemple de la question de savoir si le procureur Cyrus Vance a spécifiquement une stratégie pénale pour Donald Trump ou si l’absence de Donald Trump parmi les mis en cause dans l’acte d’inculpation signifie aux yeux des enquêteurs que sa responsabilité pénale n’est pas susceptible d’être engagée. Interrogé sur ce point, le procureur Cyrus Vance s’est contenté de dire que l’enquête se poursuit. Une autre spéculation porte sur la question de savoir si la Trump Organization peut survivre à cette procédure pénale.

Cette spéculation doit au fait qu’aux Etats-Unis les créanciers d’une personne physique ou morale ont le droit de lui demander, en cas d’inculpation, de régler immédiatement et intégralement ses dettes et le cas échéant d’engager des procédures de saisie-attribution des actifs du débiteur. Or l’on prête à la Trump Organization une dette autour d’un milliard de dollars. Parmi les spéculations politiques qu’appelle cette inculpation, il y a évidemment la question de savoir son impact sur les électeurs en général et sur la fameuse base électorale de Donald Trump en particulier. Ceux qui imaginent ou veulent voir des conséquences négatives pour Trump de cet épisode le font à partir d’une considération qui peut étonner en Europe, soit le fait que la société américaine, électeurs républicains compris, a une faible tolérance pour tout ce qui peut être analysé comme de la tricherie en affaires ou en matière fiscale.

Donald Trump a réitéré ses affirmations sur la « cabale » ou la « chasse aux sorcières » dont il serait victime. De bonne guerre, il pouvait le faire dans le cadre de l’impeachment afin d’obtenir des sénateurs républicains qu’ils ne votent pas sa destitution. Mais là il s’agit d’autre chose, de justice pénale. Et Donald Trump est assez riche pour s’attacher les services d’autant, voire plus, de contre-enquêteurs et d’experts en plus de ses avocats, que les deux procureurs. Ni lui ni ses partisans ne pourront dire, comme pour l’impeachment, qu’il n’y a pas « égalité des armes » entre l’accusation et la défense. En toute hypothèse, il n’y a pas de raisons particulières pour que la présidence Biden soit concernée par ces procédures pénales. C’est plutôt le parti républicain qui devrait l’être puisqu’il y a en novembre 2022 des élections au Congrès et que les républicains désigneront leurs candidats par des primaires au premier semestre de 2022.

Si Donald Trump veut se représenter en 2024, il devra passer par une primaire républicaine. Il a donc intérêt à se mêler des primaires en vue de la désignation des candidats républicains aux midterms de novembre 2022 afin d’essayer de continuer à peser sur la vie du parti républicain. Toutefois, son rôle et sa place dans ces primaires seraient nécessairement affectés par des procès pénaux, ne serait-ce qu’en offrant aux électeurs le spectacle d’un ancien président aux côtés d’autres prévenus dans des audiences pénales.

L’équation politique de Donald Trump peut d’ailleurs être affectée par d’autres considérations judiciaires. Il s’agit des plus de 500 trumpistes arrêtés et inculpés par la justice fédérale pour l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021. Certains ont déjà passé ou conçu de passer un accord de plaider-coupable pour pouvoir espérer une peine moins sévère, puisque les charges retenues contre eux sont lourdes. D’autres accepteront l’augure d’un procès. Combien finiront en prison ? 100 ? 200 ? 300 ? Et quelle responsabilité dans leur action et dans leur emprisonnement imputeront-ils, eux-mêmes ou leur famille, à Donald Trump ?

Une énième considération susceptible d’avoir un effet réfrigérant sur les chances politiques de Donald Trump, ce sont les mises en cause ordinales et judiciaires de ses avocats à travers les états-Unis pour des manœuvres publiques ou judiciaires post-électorales destinées à corrompre la religion des juges à travers des allégations fallacieuses de fraude électorale. Le cas de Rudy Giuliani, l’ancien maire de New York et acteur majeur dans les campagnes de Donald Trump en 2016 et 2020, qui vient de faire l’objet d’une suspension conservatoire de sa licence d’avocat à New York et à Washington, D.C., n’est pas le seul.

À la fin de l’année dernière, plusieurs collaborateurs de Donald Trump à la Maison-Blanche se méfiaient à ce point des risques légaux pris par Rudy Giuliani ou d’autres avocats du président, que ces collaborateurs avaient développé des stratagèmes pour ne pas prendre part à des réunions avec les intéressés d’une manière qui puisse être retenue contre eux en justice. Donald Trump va donc devoir trouver pour ses campagnes éventuelles de nouveaux compagnonnages qui n’aient pas peur des risques légaux qu’il charrie.

Quant à l’hypothèse d’une extradition de Donald Trump de Mar-a-Lago en Floride vers la ville de New York avec ses conséquences politiques, elle est hautement conjecturale, ne serait-ce que parce qu’elle ne se poserait que si Donald Trump était un fugitif au sens des lois américaines, soit parce qu’il aurait cherché à se soustraire à des poursuites pénales, soit parce qu’il aurait refusé de prendre part au procès pénal le concernant, soit parce qu’il aurait été condamné par contumace.

Et, à New York, il y a tout un processus avant qu’un mandat d’arrêt soit édicté dans l’une ou l’autre de ces hypothèses. Il faudrait ensuite que l’état de New York demande une extradition à l’état dans lequel se trouve Donald Trump, par exemple la Floride ou le New Jersey où il a des résidences concurrentes à celle de New York. Est-ce que le gouverneur républicain de Floride pourrait ne pas faire droit à une demande d’extradition de Donald Trump ? Oui, s’il peut trouver un motif qui puisse être confirmé par les tribunaux. Oui s’il estime que le cas de Donald Trump justifie que la Floride s’engage dans un long conflit devant les tribunaux fédéraux avec l’Etat de New York, puisque ce dernier ne manquerait pas de se prévaloir de la Constitution américaine, qui enjoint à chaque état de respecter les actes et les procédures juridiques des autres Etats.

 

 

Donald Trump, une épine pénale dans son pied politique (Journal de l’Economie, 12 juillet 2021)

La Trump Organization aurait travesti la valeur de ses actifs afin d’obtenir des taux d’intérêts très avantageux pour des emprunts et des avantages fiscaux. Cela peut entraîner des poursuites pénales de Donald Trump lui-même. Juriste, politiste, Directeur de l’Observatoire juridique et politique des Etats-Unis, Pascal Mbongo vient de publier chez VA éditions l’ouvrage Trump et les Trois Enquêtes. Histoire d’un vandalisme institutionnel. Expert des institutions politiques et judiciaires américaines, il a accepté de répondre à nos questions sur l’inculpation de la Trump Organization.

*

Il y a près de deux mois, la procureure générale de l’Etat de New York a annoncé que l’enquête précédemment ouverte au civil comprenait par ailleurs désormais un volet pénal. Et la Trump Organization vient d’être inculpée à ce titre.

La procureure générale de l’Etat de New York, Letitia James, avait en effet fait savoir au public en mai que l’enquête civile menée depuis deux ans par son parquet à propos de la Trump Organization relativement à des allégations de fraude et de faux en vue d’avantages fiscaux et de taux d’emprunt avantageux comprenait désormais des aspects pénaux. C’est dans ce contexte qu’un Grand Jury, dont le travail est de légitimer les enquêtes et les poursuites pénales des procureurs, a inculpé la Trump Organization et son directeur financier Allen Weisselberg pour une quinzaine de délits économiques, financiers et fiscaux. Cette inculpation a été rendue publique le 1er juillet 2021 par le procureur de Manhattan, Cyrus Vance, lorsque Allen Weisselberg a comparu devant un tribunal pénal chargé de décider de mesures de contrôle judiciaire le concernant ainsi que la Trump Organization.

Quelles sont les conséquences légales de cette annonce pour l’ancien président américain ?

En l’état, les conséquences sont principalement procédurales puisqu’une enquête pénale obéit à des règles spécifiques, qu’il s’agisse des pouvoirs des enquêteurs ou des droits des personnes mises en cause ou susceptibles de l’être, qu’il s’agisse des règles de preuve, qu’il s’agisse du procès, qu’il s’agisse des décisions qu’une juridiction pénale peut rendre, qui ne sont donc pas de même nature que les décisions des juridictions civiles. Cette enquête pénale ne peut avoir pour objet que de dire si des infractions pénales ont été commises. L’enquête civile quant à elle doit dire si des agissements, commis ou non en violation des lois pénales de l’Etat de New York, ont causé à des personnes physiques ou morales des préjudices appelant des indemnisations. Dans la mesure même où une inculpation pénale n’est pas une condamnation pénale, il n’y a pas grand-chose à dire. D’autant moins qu’Allen Weisselberg a plaidé non-coupable. Mais cela peut vouloir dire qu’il voudrait se battre devant le jury qui juge, puisqu’une inculpation par un Grand Jury signifie nécessairement qu’il y a matière à poursuivre le mis en cause devant le jury qui juge. Cela peut aussi vouloir dire qu’il se laisse le temps d’éviter un procès en passant un accord avec le procureur, sachant que ce dernier peut attendre d’Allen Weisselberg qu’il « coopère » à l’enquête, notamment en « donnant » d’autres cibles et documents aux enquêteurs.

Il est vrai que le nom de Donald Trump est absent de l’acte d’inculpation…

L’absence du nom de Donald Trump d’un acte d’inculpation de son entreprise et de son directeur financier est remarquable. Soit les enquêteurs et les deux procureurs estiment qu’il n’était absolument pas au courant des faits délictueux. Soit ils n’ont pas réuni des preuves de sa participation aux infractions reprochées à son entreprise et à son directeur financier. Soit ils considèrent qu’Allen Weisselberg est en quelque sorte leur filet maillant des plus hauts décisionnaires de la Trump Organization. La dernière hypothèse n’est pas excitée seulement par des indiscrétions de presse à travers lesquelles des intimes d’Allen Weisselberg lui prêtent l’intention de « ne pas vouloir sacrifier ses enfants pour Donald Trump » mais aussi par ce que je raconte en détail dans le livre, soit le prix judiciaire élevé que plusieurs proches de l’ancien président ont payé, seuls, pour avoir noué avec lui une relation prothétique.

Cette procédure peut-elle avoir des conséquences politiques pour Donald Trump ?

Tout dépend à la fois de son évolution éventuellement infamante pour Donald Trump et du moment où cette évolution interviendrait. Une évolution infamante pour Donald Trump lui-même consisterait en une inculpation et en le simple fait de sa présence au banc des accusés d’une juridiction pénale pour un type d’infractions pénales, la « triche », particulièrement réprouvées aux Etats-Unis.  À ce jour, il est impossible de savoir si l’une ou l’autre de ces possibilités judiciaires peut intervenir avant la campagne des primaires en vue de la désignation des candidats aux élections au Congrès prévues en 2022, sachant que Donald Trump peut vouloir peser sur les primaires républicaines qui, comme d’ailleurs celles des démocrates, se tiendront durant le premier semestre de 2022. Il ne faut cependant pas perdre de vue que ce sont plusieurs procédures judiciaires ou au Congrès qui peuvent affecter l’action politique de Donald Trump d’ici aux primaires républicaines de 2024 qui désigneront le candidat républicain à l’élection présidentielle de novembre de la même année. Il s’agit, par exemple, du sort pénal des plus de 500 trumpistes arrêtés et inculpés par la justice fédérale pour l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021. Lorsque ces hommes et ces femmes, à l’article de la prison, expliqueront à la barre qu’ils ont cru exaucer les vœux du président en essayant d’empêcher le Congrès de certifier l’élection de Joe Biden, il sera très difficile pour Donald Trump d’expliquer à ses partisans qu’il s’agit encore d’une « cabale » des démocrates.

Propos recueillis par Lauria Zenou

Journal de l’économie, 12 juillet 2021.

CNews/Fox News. À propos d’une comparaison française.

La comparaison entre CNews et Fox News traverse pratiquement toutes les références critiques dont la chaîne du groupe Bolloré fait l’objet dans le débat public français(1) (2) (3)(4). Du moins depuis que CNews a cessé de faire à peu près la même chose que BFM TV. Ce changement ne fut d’ailleurs pas concomitant à sa substitution en février 2017 à I-Télé. Dans sa version originelle, CNews continuait d’être identifiée à l’information en continu ainsi qu’à des interviews d’acteurs politiques. Et si le journaliste Pascal Praud était déjà de cette première version, et quand bien même conviait-il déjà certains chroniqueurs réputés « très à droite », le compagnonnage incandescent du rappeur Rost et les chroniques sémiolinguistiques et politistes de Clément Viktorovitch sont ce qui donnait alors du relief à L’Heure des Pros.

CNews propose désormais une succession de plateaux de débats d’autant plus répétitifs que les thèmes, tirés de l’« actualité », en sont les mêmes tout au long de la journée et que les thèses des participants sont d’autant plus prévisibles qu’il s’agit pour beaucoup d’entre eux d’intervenants récurrents.

D’un point de vue légal, ce changement par CNews de son offre ne se prête à aucune objection, contrairement à ce que certains ont pu prétendre. En effet, en disposant que des « chaînes d’information » peuvent être accréditées par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), la loi n’est pas allée jusqu’à dire ce que devait être une chaîne d’information. Et le CSA n’a jamais cherché à suppléer au silence de la loi. La convention qu’il a conclue avec CNews stipule simplement, comme celles des autres chaînes d’information, que « le service est consacré à l’information. Il offre un programme réactualisé en temps réel couvrant tous les domaines de l’actualité ». Pour ainsi dire, la loi ne connaît que des « chaînes d’information », libre aux éditeurs d’emprunter le modèle qui leur convient, celui de l’information en continu ou tout autre. Car, contrairement à une croyance répandue, la notion de « programme réactualisé en temps réel » ne désigne pas « l’information en continu », ce dont BFM TV par exemple apporte la preuve avec ses documentaires (« Booba, enquête sur un Bad boy », « Charles, le prince maudit »…).

CNews a changé son offre éditoriale sous un second aspect, celui qui est précisément inflammatoire et qui la rapproche, en effet, de Fox News. Si l’on veut être objectif, l’on dirait que CNews a élargi son « marché des idées » à des opinions réputées caractéristiques de la « droite de la droite » ou de l’« extrême droite ». Cette présentation est contestable dans la mesure où l’expression « extrême droite » sourd généralement d’un opprobre visant les acteurs (citoyens, partis, élus, journalistes) affublés de cette qualification, ce que les intéressés savent d’ailleurs bien, d’où leur refus systématique d’être ainsi présentés. Il reste que les plateaux de CNews comptent parmi leurs intervenants permanents ou récurrents des commentateurs qui sont qualifiés par leurs adversaires comme étant d’« extrême droite », soit à raison de leurs affiliations professionnelles (Charlotte d’Ornellas, journaliste à Valeurs Actuelles, Gabrielle Cluzel, rédactrice en chef de Boulevard Voltaire) ou partisanes (tel(le) membre ou ancien(ne) membre du Rassemblement national), soit à raison des opinions qu’ils professent sur l’immigration, sur la sécurité, sur l’Union européenne ou la supranationalité (Charlotte d’Ornellas, tel membre ou ancien membre du Rassemblement national, les journalistes Ivan Rioufol ou Éric Zemmour).

Cette originalité de la chaîne est d’autant plus étincelante que, par ailleurs, nombre de présentateurs vedettes (Pascal Praud, Laurence Ferrari, Sonia Mabrouk…) revendiquent plus ou moins, comme ceux de Fox News, le fait de poser des questions jugées comme étant « de droite » (et donc de sous-tendre des réponses « de droite »). Ce n’est pas leur faire un procès d’intention que de dire qu’ils mènent une lutte idéologique à l’intérieur du journalisme (politique), ce dont ils conviennent implicitement en se prévalant du refus du « politiquement correct ». Implicitement ou explicitement, ils suggèrent à tout le moins que le pluralisme s’applique autant aux réponses qu’aux questions. Alors que cette évidence était admise dans la presse écrite (chacun peut observer qu’un même acteur politique ne se prête pas aux mêmes questions dans Le Figaro et dans Libération), une croyance partagée par beaucoup (journalistes, politiques, citoyens) veut qu’à la radio ou à la télévision, les intervieweurs sont ou doivent être « neutres ». Il s’agit d’une croyance dans la mesure où il est difficile sur un enjeu de valeurs, de préférences (ce qui est précisément l’ordinaire de la politique), de poser une question qui ne charrie pas des présupposés.

Les modèles éditoriaux de Fox News et de CNews sont comparables, sans être identiques, ni pouvoir être identiques, pour des raisons légales. En effet, CNews est soumise à une police légale exercée par le CSA qui est sans équivalent aux États-Unis. Cette police légale a une première dimension, qui consiste en une « obligation de maîtrise de l’antenne » dont certains éléments ou certaines conséquences seraient jugés contraires à la liberté d’expression et à la Constitution américaine – le fameux « Premier Amendement ». CNews peut se voir infliger des sanctions pour avoir laissé tenir sur son antenne des discours incitant non seulement à des actions illicites mais également à des « comportements dangereux » ou « inciviques », quand bien même ces actions seraient-elles licites.

CNews n’est pas non plus dans la même situation que Fox News s’agissant des discours incitant à la discrimination à raison de la race, du sexe, de l’origine, de l’orientation sexuelle, de la religion ou de la nationalité. En premier lieu, alors que la chaîne française est soumise à un interdit légal sanctionné par le CSA et les tribunaux correctionnels, Fox News exerce plutôt en la matière un autocontrôle. Avec ce paradoxe : CNews, en moins de deux ans, a accumulé plus de polémiques et de sanctions à propos de discours discriminatoires que Fox News en dix ans. Ce paradoxe est trompeur car – et c’est la seconde différence ici – certaines opinions exposées et exposables sur Fox News sont socialement admises aux États-Unis en tant qu’elles relèvent de la liberté d’expression alors qu’en France elles en sont exclues, du moins dans les médias audiovisuels.

La seconde raison légale qui limite la comparaison entre les deux chaînes tient à l’inexistence aux États-Unis d’une réglementation du pluralisme politique dans les médias audiovisuels. Il n’en a pas toujours été ainsi, compte tenu de la combinaison entre l’influence prêtée à la radio puis à la télévision et les suspicions ou les récriminations sur le caractère partisan de certaines radios. Ainsi, dans les années 1930, le très susceptible Franklin Delano Roosevelt obtint de la FCC qu’elle décide qu’une « une radio vraiment libre ne peut pas être utilisée pour défendre les causes du titulaire de l’autorisation de diffusion. Elle ne peut pas être utilisée pour soutenir des principes qu’il considère le plus favorablement. En bref, le radiodiffuseur ne peut pas être un militant ». Cette règle, restée à l’histoire sous le nom de Mayflower Doctrine, était assortie d’une sanction radicale : la perte de l’autorisation de diffusion.

Abandonnant la Mayflower Doctrine en 1949 sous la pression des propriétaires de radios, la FCC ne leur fit pas moins valoir que ceux des titulaires d’une autorisation de diffusion qui éditorialisent sont « dans l’obligation de s’assurer de ce que les points de vue opposés seront également présentés ». Ce fut la première formulation légale de ce qui s’appellera à partir de 1963 la Fairness Doctrine, lorsque la FCC précisa que les radios et les télévisions devaient « offrir une possibilité raisonnable de discuter de points de vue contradictoires sur des questions d’importance public ».

Ni la Mayflower Doctrine, ni la Fairness Doctrine n’ont été des évidences au regard de la Constitution américaine et du Premier Amendement. Pour cause, elles consistaient en une immixtion des pouvoirs publics dans le contenu des discours édités par des supports n’appartenant pas à des institutions publiques. Les juges n’y ont consenti qu’en raison de la rareté des fréquences et donc de l’impossibilité pour quiconque le voudrait de développer sa propre radio et donc son propre discours. On notera encore que ces deux doctrines ont préférentiellement été portées et appliquées par les démocrates, en réaction aux succès de radios conservatrices. Tel fut le cas sous Franklin D. Roosevelt, et avec une violence institutionnelle particulière sous John Kennedy.

En 1987, anticipant l’abandon de la Fairness Doctrine par la FCC, les démocrates adoptèrent une loi la reprenant à son compte. Le président Ronald Reagan opposa son véto à cette loi en se prévalant de ce qu’elle violait le Premier Amendement. «  L’histoire a montré, ajoutait-il, que les dangers d’une presse trop timide ou partiale ne peuvent être évités par une réglementation bureaucratique, mais uniquement par la liberté et la concurrence que le Premier amendement cherchait à garantir ». Quelques temps après, la FCC faisait siennes les vues du président Reagan en abandonnant la Fairness DoctrineFox News naîtra près de dix ans plus tard, en 1996.

CNews est contrainte par une Fairness Doctrine à la française du fait d’une réglementation du « pluralisme des courants de pensée et d’opinion » à la radio et à la télévision, aussi bien hors que pendant des périodes électorales. Cela a par exemple valu à la chaîne un rappel à l’ordre du CSA en juin 2021 pour avoir accordé un temps d’antenne notablement plus important à un candidat du Rassemblement national aux élections régionales, l’ancien journaliste Philippe Ballard, par rapport aux candidats des formations politiques concurrentes.

L’intérêt accordé par la presse à la mise en demeure du CSA passe pourtant à côté de l’essentiel, qui est que CNews a pris la mesure de la faille béante de la Fairness Doctrine française. En effet, la réglementation française est définie (et l’a toujours été) par rapport aux discours de locuteurs institutionnels, soit : d’une part le président de la République et les membres du gouvernement ; d’autre part, et selon les termes contemporains du CSA, les « partis et groupements politiques qui expriment les grandes orientations de la vie politique nationale (au regard) des éléments de leur représentativité, notamment les résultats des consultations électorales, le nombre et les catégories d’élus qui s’y rattachent, l’importance des groupes au Parlement et les indications de sondages d’opinion, et de leur contribution à l’animation du débat politique national ».

On est ici en présence de l’une des illustrations du caractère aristocratique de la conception française de la liberté d’expression (elle a historiquement été pensée comme un attribut des compétiteurs politiques et de la presse) à la différence de la conception individualiste américaine. Il n’est pas indifférent à cet égard que cette réglementation n’envisage que le « pluralisme politique » ou les « courants d’expression » – et non le « pluralisme idéologique ». Cette réglementation présuppose une position matricielle des organisations politiques dans la fabrique des idées et des opinions politiques que contredit frontalement l’affirmation contemporaine de Think Tanks ou d’ONG activistes et la « démocratisation » de l’essayisme politique. Elle ne présuppose pas moins une cohérence et une stabilité dogmatique des organisations politiques que peuvent contredire les chassés-croisés dogmatiques ou des syncrétismes politiques.

Il reste que CNews, en composant considérablement ses plateaux de journalistes, d’essayistes, d’activistes non encartés, bouscule cette règle du jeu articulée au statut institutionnel du locuteur dans la compétition politique et électorale. Or, il n’est pas aisé au CSA de fixer une nouvelle règle du jeu sans le préalable d’un changement de la loi régissant l’audiovisuel, puisque c’est bien la loi et le Conseil constitutionnel qui, en amont, ont canonisé la référence aux partis politiques, aux détenteurs de mandats politiques, aux syndicats.

CNews n’a donc pas intérêt à voir Éric Zemmour devenir candidat à l’élection présidentielle – comme l’intention lui en est prêtée. Ipso facto, la chaîne serait contrainte de mettre fin au dispositif oraculaire dont il bénéficie et auquel la chaîne doit d’avoir drainé de nouveaux téléspectateurs entre 19 h et 20 h. Rien ne garantit à CNews qu’au milieu de plusieurs compétiteurs politiques, Éric Zemmour continuerait d’apparaître sous les traits d’une certaine urbanité, ou ne serait pas régulièrement contredit sur ses références savantes souvent très discutables, ou ne verrait pas sa rhétorique de l’évidence sévèrement contredite. Cette double contradiction ne lui est aujourd’hui apportée qu’en dehors de l’émission Face à l’Info, dans la presse écrite ou sur Internet.

En un peu moins de trois ans, CNews s’est installée dans le même statut symbolique que Fox News. Celui d’une chaîne dont les professionnels des médias et les citoyens les plus investis dans la politique parlent beaucoup alors que le nombre de ses téléspectateurs est assez faible rapporté à l’ensemble de la population ou à la population en âge de voter (un peu moins de 3 millions pour Fox News pour une population de 327 millions d’habitants, autour de 700.000 téléspectateurs pour CNews pour une population de 67 millions de personnes). Les deux chaînes charrient également des récits journalistiques concurrents et concomitants sur la bienveillance dont elles bénéficieraient de la part du « pouvoir » et ses tensions réelles ou supposées avec le même pouvoir. Enfin, les deux chaînes se voient prêter péremptoirement une influence « politique » et/ou « électorale ». Or, celle de Fox News n’a pas empêché des investitures républicaines de candidats n’ayant pas les faveurs des propriétaires de la chaîne (John McCain ou Mitt Romney), l’élection et la réélection de Barack Obama, celle de Joe Biden, celle de majorités démocrates au Congrès. Et, tous les travaux disponibles concluent que la dynamique de Donald Trump en 2016 doit davantage aux médias sociaux qu’à Fox News.

La télévision est un « média d’habitude » : on y regarde tendanciellement les mêmes programmes. Une récente étude IFOP pour Le Point l’a rappelé, en montrant que l’écrasante majorité des téléspectateurs français n’avait jamais regardé les émissions de Cyril Hanouna sur C 8. Les nombreux articles de presse relatifs à l’« influence » politique de l’intéressé et/ou de ses émissions participent donc d’une « bulle spéculative » partagée par les professionnels des médias et ceux de la politique – au prix d’un renoncement à toute sociologie des médias et de la politique. Les téléspectateurs de Fox News et de CNews sont donc des habitués, contrairement à ce que voudraient faire croire la communication de ces chaînes, à savoir qu’il y aurait une rotation quotidienne ou périodique de leurs téléspectateurs qui leur permet, in fine, de toucher un public plus large que leur nombre horaire de téléspectateurs. Si l’on ajoute à cela le fait que l’audience la plus viscérale de Fox News et de CNews est constituée de personnes adhérant préalablement à leur texture idéologique, il faut bien considérer que ces deux chaînes n’ont en elles-mêmes d’importance que dans le jeu politique à droite. Ce qui, certes, n’interdit pas à ceux qui sont hostiles aux idées auxquelles elle donne une visibilité de les combattre. Il est néanmoins remarquable qu’aucun opérateur audiovisuel n’a conçu d’être une symétrie leftiste (« gauchiste ») de Fox News. Il est peu vraisemblable qu’il en soit autrement en France, à la faveur d’un basculement sinistrogyre de BFM TV ou de LCI.

Esclavagisme. Faut-il (toujours) célébrer le juge John Marshall ?

Le 20 mai 2021, le Conseil d’administration de l’University of Illinois at Chicago (UIC) a adopté une délibération portant changement du nom de sa faculté de droit. À compter du 1er juillet 2021, cette Law School ne s’appellera plus la John Marshall Law School (« Faculté de droit John Marshall ») mais l’University of Illinois Chicago School of Law (« Faculté de droit de l’Université de l’Illinois »).

I.
 

Cette décision, précisait cette université (publique, à la différence de l’University of Chicago), est le terme d’un processus de plusieurs mois qui lui a fait réunir toutes les approbations et tous accords les nécessaires, notamment ceux des sociétaires de la Law School, des fondations et des fonds de dotation qui ont possédé, exploité et pourvu au financement de cette faculté de droit créée en 1899 avant son rattachement à l’UIC en 2019. L’UIC a débaptisé sa Law School parce « malgré l’héritage de John Marshall comme l’un des plus importants juges de la Cour suprême des États-Unis », de nouveaux travaux de recherche ont mis en évidence « son rôle en tant que marchand d’esclaves, propriétaire de centaines d’esclaves, promoteur d’une jurisprudence esclavagiste et d’opinions racistes ».

« L’esclavage ne concerne pas seulement l’achat et la vente d’esclaves, mais le viol des femmes, le meurtre de bébés et les innombrables années de subordination raciale qui ont suivi l’esclavage, a expliqué publiquement Samuel V. Jones, vice-doyen de la Law School de l’UIC et directeur du groupe de travail de la faculté de droit sur le sujet. Certains de nos étudiants ont pensé qu’il était inconcevable que quelqu’un puisse excuser les horreurs de l’esclavage ou adorer un homme qui s’est si activement engagé dans ces horreurs pendant la majeure partie de sa vie adulte ». La biographie renouvelée de John Marshall est encore plus contrariante pour les étudiants Afro-américains. « Comment demander à un élève de porter le nom de Marshall sur un sweat-shirt ou un chapeau ou d’utiliser une tasse de café avec son nom, avec fierté ? », a demandé Samuel V. Jones. L’UIC reconnaît avoir été plus aise pour prendre sa décision dès lors que sa faculté de droit ne devait rien à John Marshall ou à ses héritiers.

Lire la suite

Ecrivains à la barre. Plaidoirie de Me Fernand Worms à propos des dialogues de l’Arétin

Pierre l’Arétin (ou Pierre Arétin), né vers 1492, était le fils bâtard de Louis Bacci, gentilhomme d’Arezzo (Toscane, Italie). Ses poésies satyriques des rois, sa gaieté, son esprit et son impiété  lui valurent d’être considéré comme le Fléau des Princes et d’être affublé affectueusement par ses lecteurs du sobriquet Il divino Aretino (Le Divin). Le « Rabelais italien » a commis une œuvre poétique prolifique, aussi bien lyrique, burlesque, que satyrique, comique, voire licencieuse, souvent sous la forme de dialogues, publiés séparément du vivant de l’auteur. Les célèbres Dialogues de l’Arétin se répartissent ainsi entre ces différentes catégories, la vie et les aventures des courtisanes de Venise ou de Rome tenant une place importante dans les dialogues et les sonnets licencieux. La légende veut que l’Arétin se soit mis à rire si fort, « en entendant des discours comiques et obscènes, qu’il renversa la chaise sur laquelle il était assis, et qu’en tombant, il se blessa à la tête, et mourut sur l’heure, à Venise, en 1556, âgé de 66 ans ». Les traductions et éditions françaises des poèmes et des lettres de l’Arétin, bien qu’excipant du talent poétique de l’Italien et de l’intérêt philologique de son œuvre, ont constamment eu maille à partir avec la justice. L’éditeur Liseux le savait bien lorsqu’il entreprit à son tour d’en proposer une édition qu’il voulait exemplaire au regard notamment de la langue italienne pratiquée par le poète. Il lui en coûta en 1880 une condamnation par le tribunal correctionnel de la Seine puis par la cour d’appel, malgré le brillant essai littéraire de son avocat, Me Fernand Worms.

Tribunal correctionnel de la Seine, 11e chambre, jugement de janvier 1880 (date exacte inconnue)

Le Tribunal,

Attendu que Liseux a mis en vente, en l’exposant dans la vitrine de sa librairie, où il a été saisi le 7 janvier 1880, et a, antérieurement, vendu au nombre de trois cent quarante-sept exemplaires, un ouvrage portant en tête : Dialogues du divin Pietro Aretino, entièrement et littéralement traduits pour la première fois, composé de trois parties, formant chacune un petit volume ;

Que ce livre renferme, sous forme de récits, une série d’anecdotes scandaleuses, dans lesquelles sont décrites, avec les détails les plus intimes, des scènes de débauche et de dépravation, que cette traduction en français, d’un ouvrage italien, est entremêlée d’expressions latines qui, surexcitant l’attention, font ressortir par leur crudité, la lubricité des actes et des choses dont il est parlé, et ajoutent, ‘plutôt qu’elles ne l’atténuent, à l’obscénité du style, qui le dispute à celle du fond de l’œuvre ; Que le prévenu a ainsi commis, par les moyens énoncés dans l’article 1er de la loi du 17 mai 1819, un outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, délit prévu par l’article 8 de la même loi.

Attendu que si l’édition émise par Liseux a été tirée à une quantité déterminée d’exemplaires et a été vendue à un prix relativement élevé, ces circonstances, qui n’étaient point favorables à la divulgation du livre et en limitaient l’acquisition à une classe restreinte de personnes, n’enlèvent pas son caractère délictueux aux faits de mise en vente et de vente, ci-dessus appréciés ;

Attendu qu’il existe, dans la cause, des circonstances atténuantes et qu’il y a lieu de faire application de l’article 463 du Code pénal ;

Par ces motifs,

Condamne Liseux à une amende de 400 francs et aux frais ;

Ordonne la suppression et la destruction des exemplaires saisis et de tous ceux qui pourront l’être ultérieurement, et ce, par application des articles 8 de la loi du 17 mai 1819 et 26 de la loi du 26 mai 1819.

Liseux interjeta appel de ce jugement.

Cour d’Appel de Paris. Chambre correctionnelle.

Présidence de M. Chevillotte

Audience du 4 mars 1880.

Plaidoirie de Me Fernand Worms[1]

Je ne voudrais pas donner à cette affaire plus d’importance qu’elle n’en comporte. Mais vous comprenez que ce n’est pas sans de graves raisons que M. Liseux a interjeté appel du jugement qui l’a frappé.

S’il faut qu’il y ait châtiment, la peine est douce, j’en conviens. Mais je ne saurais croire que vous puissiez maintenir la décision qui vous est déférée ; je ne saurais croire qu’en France, le pays de Rabelais et des joyeux conteurs, on puisse, en 1880, opposer sérieusement et appliquer à une œuvre qui a traversé près de trois siècles l’article 8 de la loi du 17 mai 1819 ! Car c’en serait fait alors de toutes ces productions singulières et charmantes qui ont égayé nos pères (pour ce que rire est le propre de l’homme !) et valu son renom à notre vieille Gaule. Aussi j’éprouve, je l’avoue, une bien vive émotion a la pensée que de plus dignes et de plus autorisés que moi auraient su revendiquer, non avec plus de conviction, mais avec plus d’éclat, les droits sacrés de la littérature.

Quoi qu’il en soit, permettez-moi, Messieurs, avant d’envisager les choses à un point de vue général, de vous dire quelques mots de mon client.

Vous connaissez déjà M. Liseux par le rapport du commissaire de police : « Sa probité et sa moralité n’ont donné lieu à aucune remarque, » et c’est bien là quelque chose, il le faut reconnaître, quand il s’agit du délit d’outrage aux mœurs et à la morale publique ! Amateur enthousiaste des écrivains du seizième siècle, M. Liseux a su se faire une place à côté des Lemerre et des Jouaust et son catalogue, aujourd’hui composé de plus de quatre-vingts volumes, s’enrichit chaque mois encore de curiosités littéraires que se disputent les collectionneurs et les bibliophiles.

Il a donné ses préférences aux conteurs du temps passé, et vous estimerez qu’il a fait œuvre de goût, quand je vous aurai nommé les Bandello, les Sochetti, les Pogge, Arlotto, Boccace, Arioste et tant d’autres, italiens ou français.

Ai-je besoin de vanter ici les charmes de cette vieille littérature grivoise et conteuse, de ces livres plaisants auxquels l’âme se laisse chatouiller, comme dit Montaigne : « beaux livres de haulte graisse, légers au pourchas et hardis à la rencontre ? ». Or, le genre admis (et qui le contesterait après une prescription plus que séculaire !), il convient que certaines œuvres jouissent d’immunités particulières.

La nature du conte, par exemple, exige certaines libertés, sous peine de lui ôter de sa grâce. « Qui voudrait réduire Boccace à la même pudeur que Virgile ne ferait assurément rien qui vaille, » a dit La Fontaine, et le bonhomme s’y connaissait.

Aussi, n’est-il, à mon sens, en semblable matière, que de penser et de s’exprimer avec délicatesse :

Qui pense finement et s’exprime avec grâce

Fait tout passer, car tout passe.

Et puis, disons-le hautement, ce sont là curiosités qui n’intéressent pas seulement l’art de l’écrivain. La science des mœurs en fait son profit. On se transporte par la pensée au temps où l’auteur a vécu ; on s’inspire, en le lisant, de ses idées et de ses sentiments ; on se sent agité des mêmes émotions. Au seizième siècle, par exemple, les passions étaient fortes, brutales, sans pitié ; la satire avait le même caractère. La gaieté des conteurs était souvent triviale, cynique, étourdissante ; mais elle était au diapason du temps.

Et nous corrigerions toutes ces œuvres à notre usage ! Et vous penseriez que la délicatesse de goût de nos contemporains s’accommoderait mal de ces libertés, de ces hardiesses de langage ! Je laisse à votre arrêt, Messieurs, le soin de répondre.

Ce sont de semblables réflexions qui ont amené M. Liseux à songer à l’Arétin, et à lui réserver un coin discret dans son catalogue. Et, à ce propos, permettez-moi de défendre devant vous et de réhabiliter quelque peu l’Arétin, en empruntant ma défense, non à la préface même du livre poursuivi, car :

S’ils sont camus et contrefaits,

Ni la mère ni la nourrice

Ne trouvent point leurs enfants laids,

mais au Dictionnaire universel des littératures que publie M. Vapereau, à l’usage des écoles : « L’homme écarté, l’écrivain reste, nous dit-il, un des écrivains les Plus féconds, les plus spirituels, les mieux doués, enfin, du plus beau siècle de la littérature italienne. » Tel est l’auteur que M. Liseux a imprimé. Sans doute, ils sont lestes, ces dialogues où l’Arétin passe tour à tour en revue la vie des religieuses, des femmes mariées et des courtisanes. Mais quoi ! le grave professeur allemand Gaspard Barthius n’avait-il pas au siècle dernier, donné la traduction du troisième dialogue, sous le titre de Pornodidascalus, comme un livre de morale courante, que les étudiants de son temps, en quête d’aventures, devaient méditer, « fleurer, sentir et estimer, » pour parler comme le curé de Meudon ?

Eh bien ! M. Liseux a été moins loin que le savant Barthius, et c’est aux bibliophiles seuls, aux philologues, aux curieux de toutes les raretés littéraires qu’il a voulu s’adresser, en entourant l’acquisition de ses trois petits volumes d’insurmontables obstacles.

Or, Messieurs, les bibliophiles forment une race à part. Ce ne sont point gens à craindre qu’on tienne sans cesse leur pudeur en alarme. Ils aiment assez que les nudités n’aient point d’enveloppe qui les couvre, et que les… hardiesses soient à visage découvert. Et s’il fallait une définition plus exacte, on pourrait dire que le bibliophile n’est pas tant celui qui aime les livres, que celui qui aime les livres que tout le monde ne peut pas avoir.

Qu’a donc fait M. Liseux ? Il a demandé à ces bibliophiles de souscrire à la publication de l’Arétin, s’engageant à ne tirer que trois cent cinquante exemplaires et à ne pas faire de nouvelle édition. Il a mis chacun de ces exemplaires à 100 francs ; et, comme si tout cela ne suffisait pas encore, il ne consentait à vendre l’Arétin que si on justifiait de l’acquisition de trois autres ouvrages indiqués dans un bulletin imprimé qui servait d’enveloppe à l’œuvre poursuivie.

Telles sont les conditions extérieures que le scrupuleux éditeur avait imposées aux acquéreurs des Dialogues. Et ce n’étaient point, j’imagine, de vaines précautions ; car le Tribunal lui-même a vu là « des circonstances défavorables à la divulgation du livre, puisqu’elles en limitaient l’acquisition à une certaine classe de personnes, à un public restreint et spécial. »

Eh bien ! je le demande, est-ce cette classe particulière de personnes que la loi de 1819 a entendu protéger ? A-t-elle un instant dû songer à ces riches amateurs, les seuls qui pussent se payer de telles fantaisies ?

Et veuillez remarquer, Messieurs que Liseux ne s’est point caché ; qu’il a annoncé par deux fois son ouvrage dans le Journal de la Librairie, qu’il en a régulièrement effectué le dépôt, et qu’il a vendu ses volumes pendant deux mois, sans être inquiété. Et ce n’est que lorsqu’il ne reste plus que trois exemplaires que le ministère de l’intérieur s’avise de signaler l’œuvre aux poursuites du parquet !

Où donc est, en tout cela, l’intention délictueuse, la mauvaise foi ? d’ordinaire les libraires qui vendent des livres obscènes procèdent dans l’ombre ; les ouvrages circulent discrètement, mystérieusement, portant en eux-mêmes leur réclame. Ici Liseux a conscience de faire œuvre sérieuse et littéraire, et il agit ouvertement.

Et pourtant, toutes ces conditions que je viens d’indiquer ne suffisent pas à Liseux.

On raconte que Marguerite de Navarre, quand elle voulait dire un mot plaisant trop risqué en français, s’aidait au besoin de l’italien ou de l’espagnol, — plus Française en cela que le célèbre Jacques-Auguste de Thou qui n’écrivait son histoire en latin que parce qu’il trouvait trop imparfaite la langue de son temps, la langue du dix-septième siècle !

Liseux (si parva licet.) a fait comme la reine de Navarre, et il a pris la précaution de traduire les passages libres en latin. Et le procédé n’est pas nouveau.

Horace ne le signalait-il pas déjà ?

At magnum fecit quod verbis grœca latinis

Miscuit.

Ah ! Messieurs quelle erreur ç’a été de la part de M. Liseux, et comme il nous faut apprendre désormais à brûler ce que nous avons adoré !

Le latin dans les mots brave l’honnêteté.

avait dit Boileau, et j’imaginais jusqu’à ce jour qu’il ne faisait pas bon s’attaquer à Boileau. Il me semble même qu’un tel privilège devrait être encore plus facilement accordé à la langue latine, aujourd’hui qu’on ne la sait plus! Eh bien ! chose étrange, ce surcroît de précautions excessives a été vivement reproché par le Tribunal à M. Liseux : « Le latin est une excitation de plus, en quelque sorte, pour la curiosité malsaine du lecteur. »

à ne pas le cacher, mon sentiment est qu’il eût mieux valu dire ces choses en bon français ; je crois bien que c’était pécher contre les lois de la bienséance, en prenant à tâche de les observer que de soumettre une œuvre d’érudition et de reconstitution comme celle qu’avait entreprise Liseux aux fantaisies capricieuses et hardies, mais souvent bouffonnes, du genre macaronique et que la harangue que maistre Janotus de Bragmardo fait à Gargantua pour recouvrer les grosses cloches de l’église Notre-Dame, n’est pas le modèle dont l’Arétin eut voulu qu’on s’inspirât pour le traduire. Mais ce n’est pas, sans doute, pour s’entendre adresser de pareils reproches que M. Liseux a été assigné en police correctionnelle.

Messieurs, un philosophe, je crois, il y a longtemps déjà, s’imagina qu’il n’était point décent que les statues de nos musées et de nos jardins publics se présentassent aux regards dans leur simplicité primitive et il inventa la feuille de vigne. Il poursuivait un but moral. L’a-t-il atteint ? Là n’est pas la question. M. Liseux n’a pas fait autre chose pour l’Arétin. Son latin est la feuille de vigne.

Et d’ailleurs, est-ce Liseux qui a découvert une foule de productions entremêlées de latin et de français ? N’est-il pas une foule de publications analogues ?

Avec la théorie du Tribunal, c’en est fait des œuvres de toute l’antiquité, c’en est fait de la littérature de tous les temps. C’est Aristophane, Lucien, Horace, Ovide, Pétrone. Martial, qu’il vous faut proscrire ; c’est aussi Marot, Rabelais ; c’est Lafontaine, Molière ces deux attardés du seizième siècle ! C’est enfin toute cette phalange d’esprits aventureux, gaillards et primesautiers : Agrippa d’Aubigné, Marguerite de Navarre, Henri Estienne, Érasme, Bonaventure des Périers, Noël du Fail, Guillaume Bouchet, que sais-je encore, qui ont créé notre langue, et qu’on ne peut lire sans y rencontrer ce que le tribunal a condamné dans l’Arétin.

Et cependant, Messieurs, ces écrivains ont été mis, grâce à la modicité du prix, à la portée de tout le monde par des maisons de librairie importantes. Les collections Hachette, Didot, Garnier, se vendent 3 fr. et 3 fr. 50 c., et le latin, cet excitant malsain, s’y étale complaisamment au bas de l’Anthologie grecque, de l’Aristhophane et du Lucien.

Ce latin, d’où viendrait tout le mal, prend même moins de précautions dans les Bijoux indiscrets de Diderot (ce roman frivole où s’agitent des questions graves, a dit M. Mézières de l’Académie Française), et dans l’œuvre toute récente de M. Alexandre Dumas, la question du divorce.

Or si c’est le latin qui fait le délit, songe-t-on à des poursuites?

Mais si c’est à la légèreté de l’œuvre, à la liberté des détails, à la licence des épisodes que l’on veut s’attacher, il n’est pas un écrivain, même scientifique, qui ne devienne justifiable des Tribunaux correctionnels, et c’est ce que démontre Bayle, l’auteur du Dictionnaire, avec une intarissable verve d’érudition incisive et spirituelle.

« Tite-Live, nous dit-il, quand il raconte si majestueusement et si gravement la proscription des Bacchanales, nous découvre des horreurs qui salissent et qui font frémir l’imagination. Sénèque, le plus grave et le plus rigide philosophe de l’ancienne Rome, a écrit dans la dernière naïveté ses impuretés les plus infâmes. Il les a condamnées avec toute la sévérité d’un censeur, mais en même temps il les a dépeintes toutes nues, ou peu s’en faut. Les Pères de l’église, lorsqu’ils parlent ou des Gnostiques  ou des Manichéens, ou de telles autres sectes, racontent des choses qui salissent non seulement l’imagination, mais qui soulèvent aussi l’estomac, et qui peuvent presque servir d’émétique. Arnobe, dans ses invectives contre les païens, ménage si peu les termes qu’on peut assurer que M. de La Fontaine eût mieux voilé de pareilles choses et n’aurait osé égayer avec la même liberté ce qui concerne Priape. Saint Augustin en quelques rencontres, s’est exprimé si naïvement et si salement que rien plus. Saint Ambroise et saint Chrysostôme l’ont fait aussi, et ce dernier même a soutenu qu’il le fallait faire, si l’on voulait inspirer une véritable horreur des crimes que l’on dépeignait. Casaubon n’a point approuvé cette conduite ; mais il nous permettra de croire que son sentiment sur des questions de morale ne peut pas être comparé à celui de ce grand saint. »

Eh bien ! ce que je vous demande, Messieurs, c’est en faveur de l’Arétin le même traitement que pour ses contemporains : Brantôme, Pierre de l’Estoile, Béroalde de Verville, dont Sainte-Beuve comparait l’œuvre à un lendemain de mardi-gras ; — le même traitement que pour ceux qui l’ont suivi: Voltaire, Diderot, Rousseau et, dans un ordre bien inférieur : Voisenon, Boufflers, Crébillon, en un mot, tout le dix-huitième siècle aimable et passionné : le même traitement, enfin que pour nos contemporains à nous : Henri Monnier et ses Bas fonds de la société, Balzac et ses Contes drolatiques, de Chevigné et ses Contes rémois, Th. Gautier et sa célèbre Mademoiselle de Maupin… J’en passe, et des meilleurs !

Et puis, quand une œuvre comme Nana, œuvre malsaine que n’excusent ni le talent ni l’âge de l’auteur, se tire à 55,000 exemplaires et peut librement circuler avec l’estampille administrative, qui est comme le prix Monthyon du colportage, il ne faut pas se montrer trop difficile !

Les Dialogues, publiés par M. Liseux, n’ont rien de commun avec ces hautes fantaisies de la littérature naturaliste. Conservez-les, Messieurs, au même titre que tant d’auteurs des siècles derniers, précieux pour l’histoire littéraire. Il n’est pas de jugement humain qui puisse supprimer ce qui est l’œuvre du temps et le patrimoine de l’avenir, et l’Arétin a sa place marquée dans cette phalange d’élus. Je vous demande grâce pour lui.

Je vous demande grâce au nom du bon goût et de l’esprit français. Je vous la demande au nom des Montaigne, des Montesquieu, des de Brosses, qui furent des écrivains vraiment gaulois en même temps que d’éminents magistrats. Et puisqu’aussi bien nous sommes sur le domaine de la littérature, vous me permettrez, en terminant, de vous conter une anecdote qui peint à la fois le spirituel magistrat dont je veux vous parler et le temps où il a vécu.

Piron venait de commettre l’ode fameuse que vous savez, cette ode qui lui valut les éloges de Fontenelle et une pension de Louis XV. Mais il était inquiété par la police.

Le président Bouhier apprit la chose ; et, faisant venir Piron : « Jeune homme, lui dit-il, vous êtes un imprudent ; si l’on vous presse trop fort pour savoir l’auteur du délit, vous direz que c’est moi. »

J’ai fini, Messieurs, et je retiens le mot du président Bouhier. Quand on est en présence d’un écrivain de talent, — en face d’une œuvre finement pensée et gracieusement écrite, – d’une œuvre littéraire, en un mot… — il ne faut pas presser trop fort.

La Cour d’appel, suivant les réquisitions de l’avocat général Villetard de Laguérie et adoptant les motifs des premiers juges, a confirmé le jugement du tribunal correctionnel de la Seine.

[1] Cette plaidoirie ne figure pas dans l’ouvrage.

© Tous droits réservés

Ecrivains à la barre. La loi Baudelaire 1946

Le 31 mai 1949, la chambre criminelle de la Cour de cassation casse et annule le jugement rendu en 1857[1] par la 6e Chambre du Tribunal correctionnel de la Seine, en ce qu’il a condamné Baudelaire, son éditeur et son imprimeur pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs à raison de la publication des Fleurs du Mal. Mieux, la Cour décharge leur mémoire de la condamnation prononcée, autrement dit les réhabilite. Mémorable, l’arrêt de la Cour de cassation n’est pas moins remarquable dans la mesure où il montre ce qui est au cœur d’Ecrivains à la barre. Plaidoiries, que la critique littéraire est proprement un genre judiciaire, puisque le tribunal qui, à l’exemple de la Cour de cassation, relaxe un auteur, ne procède pas moins à une exégèse esthétique et morale de l’œuvre poursuivie ou attaquée que le tribunal qui condamne. Le conseiller-rapporteur et l’avocat général de la Cour de cassation (documents en ligne) ont fait, au fond, la même chose que le substitut Pinard, juger l’œuvre litigieuse, mais à partir de sensibilités esthétiques et politiques séparées par… près d’un siècle.

Baudelaire doit sa réhabilitation à la loi n° 46-2064 du 25 septembre 1946 ouvrant un recours en révision contre les condamnations prononcées pour outrages aux bonnes mœurs commis par la voie du livre. Son article unique se décompose en trois alinéas disposant :

« La révision d’une condamnation prononcée pour outrage aux bonnes mœurs commis par la voie du livre pourra être demandée vingt ans après que le jugement sera devenu définitif.

Le droit de demande de révision appartiendra exclusivement à la société des gens de lettres de France agissant soit d’office, soit à la requête de la personne condamnée, et, si cette dernière est décédée, à la requête de son conjoint, de l’un de ses descendants ou, à leur défaut, du parent le plus rapproché en ligne collatérale.

La Cour de cassation, chambre criminelle, sera saisie de cette demande par son procureur général, en vertu de l’ordre exprès que le ministre de la justice lui aurait donné. Elle statuera définitivement sur le fond, comme juridiction de jugement investie d’un pouvoir souverain d’appréciation. »

La « loi Baudelaire » est un objet étrange quant à sa genèse. En effet, rien dans l’« actualité » de 1946, ni même de Vichy, ne justifiait spécialement une proposition de loi en ce sens le 23 juillet 1946, en pleine Seconde Assemblée constituante. Et rien ne semblait prédisposer spécialement des députés communistes à en prendre l’initiative, quand bien même l’auteur principal de la proposition de loi, Georges Cognoit, par ailleurs rédacteur en chef de L’Humanité était-il un intellectuel formé à la philosophie et auteur d’une œuvre prolifique sur le marxisme et le communisme. « Le pharisaïsme étant une des formes de la persécution de la pensée, disait l’exposé des motifs de la proposition de loi, il doit être dénoncé et combattu, surtout quand il frustre notre patrimoine littéraire de trésors authentiques ». Il convenait donc de créer une procédure de révision au bénéfice des « seuls ouvrages qui ont enrichi notre littérature et que le jugement des lettres a déjà réhabilité » et à la seule initiative de la Société des Gens de Lettres de France « (qui possède) la personnalité civile et (est) reconnue d’utilité publique ». La proposition de loi fut adoptée sans vote, autrement dit à l’unanimité de l’Assemblée constituante.

La postérité de ce texte, toujours en vigueur, n’est pas moins étrange puisqu’il n’a pas fait l’objet d’autres applications depuis 1957, alors qu’il ne manque pas d’œuvres de grande valeur littéraire condamnées par les tribunaux. Comme si les descendants de grands auteurs condamnés, intéressés au premier chef à voir agir la SGDL, en ignoraient l’existence ou ne savaient pas que la « loi Baudelaire » est impersonnelle et pérenne.

*

[1] Comme un certain nombre de biographes de Baudelaire, la Cour de cassation semble ne pas avoir su la date exacte du jugement puisque si le conseiller-rapporteur et l’avocat général le date du 20 août 1857 la Cour de cassation, dans son arrêt, lui donne deux dates, le 20 août 1857 et le 27 août 1857. Il est vrai que la presse d’époque n’était pas plus sécure. Au prix d’une plongée dans les archives judiciaires, la date exacte du jugement est donnée dans Ecrivains à la barre. Plaidoiries.

La langue française et la loi. La gouvernance de l’Organisation Internationale de la Francophonie en débats

C’est une institution méconnue, au cœur de jeux de réseaux et de pouvoir discrets. Basée à Paris, l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), qui compte 88 Etats membres, plus de 80 millions d’euros de budget et près de 350 collaborateurs, s’apprête à célébrer son cinquantième anniversaire. Mais ses missions et son fonctionnement suscitent toujours les interrogations. Libération a eu accès à de nombreux documents internes, rapports d’audit, bilans comptables et notes juridiques qui font état de graves défaillances au sein de l’organisation : recrutements discrétionnaires, manque de transparence, dépenses et frais de représentations exorbitants, opérations financières suspectes, la liste est longue. Et l’arrivée d’une nouvelle équipe à la tête de l’organisation ne semble pas avoir mis fin à ces dérives.

Lire l’article de Libération

Liberté d’expression. Monique Canto-Sperber, « Sauver la liberté d’expression ».

Nous la considérons comme l’une des valeurs ultimes de notre système politique, mais la liberté d’expression est-elle dépassée ? A redéfinir, en tout cas, selon Monique Canto-Sperber. Dans son dernier livre, Sauver la liberté d’expression (Albin Michel), la philosophe dit son inquiétude face aux dangers qui la menacent : d’un côté, la revendication d’une parole libre, et en réalité souvent raciste, sexiste ou antisémite ; de l’autre, la tentation d’une nouvelle censure au nom de nobles idéaux progressistes. Monique Canto-Sperber poursuit la tradition libérale et l’un des grands penseurs de la liberté de parole, John Stuart Mill (1806-1873), pour la définir en ces termes : «La liberté d’expression est la certitude que nous continuerons à nous parler et à nous surprendre.» Ou dit autrement : «Tous les propos sont admissibles, sauf s’ils n’ont d’autre but que de faire taire et d’anéantir tout débat.» 

Lire l’entretien accordé par Monique Canto-Sperber à Libération ( 23 avril 2021)

Libération, 23 avril 2021

Francophonie. Speaking Frankly ; Parlez-vous français ? But Why Bother ?(*)

Dans la La langue française et la loi, il n’est pas moins question de la Francophonie en tant que grand complexe politico-bureaucratique, et jusque y compris les polémiques contemporaines sur l’adhésion d’Etats tels que… l’Arabie saoudite ou le Qatar. Il n’est pas moins question de la francophonie comme catégorie légalo-administrative en France même, et jusque y compris aux débats sur la question de savoir s’il devrait s’agir d’une dépendance du ministère de la Culture ou plutôt du ministère des Affaires étrangères.
Quant aux Etats-Unis, ils ont partie liée avec l’histoire légale de la langue française à deux titres principaux, déclinés dans l’ouvrage. En premier lieu, leur rôle et leur place dans la guerre de 1914 sont déterminants dans la désignation de la langue anglaise comme langue concurrente du français aux négociations et pour le traité de Versailles . Comme le montrent les archives rapportées dans l’ouvrage, cette équivalence, que l’on a vite fait de prêter à l’américanophile Georges Clemenceau, contraria ou choqua beaucoup, depuis des écrivains jusqu’au président Poincaré, en passant par l’Académie française. Au motif que la langue française était l’unique langue diplomatique depuis, supposément, le traité de Rastatt de 1714 (cette datation de la préséance diplomatique française est néanmoins discutable, pour les raisons exposées dans l’ouvrage). En second lieu, les Etats-Unis sont le repoussoir des discours critiques de l’invasion de la langue anglaise (comme celui de René Étiemble dans son fameux Parlez-vous franglais  ? paru en 1964) et des premières propositions d’intervention législative dans les années 1960 en vue de « défendre la langue française ».
En regardant les choses de plus près, l’on voit qu’en réalité l’inquiétude française sur l’avenir international du français naît à la fin du XIXe siècle, et d’abord dans une peur équivalente de la puissance nouvelle de l’Allemagne (certains imaginent alors que l’allemand était voué à dépasser l’anglais, le français ou l’espagnol) et de l’Amérique (c’est son addition à l’Angleterre qui est alors en sous-texte des discours dépréciatifs de la langue anglaise).

Francisque Sarcey, « Le Français à l’étranger », Les Annales politiques et littéraires, 6 mars 1898, p. 146-147.

Vous savez sans doute que Boston passe pour être la ville d’Amérique la plus éprise de littérature et de beaux-arts. La connaissance de notre langue y est, plus que partout ailleurs aux États-Unis, répandue dans la bonne compagnie. Il y a deux ans, quelques amis de la langue française se réunirent et posèrent les bases d’un Cercle qui aurait pour nom : l’« Alliance française ». Ce Cercle fut constitué vers la fin de novembre 1897. Il se compose de cent membres ; et la première condition pour en faire partie est de savoir notre langue. Le Cercle but d’offrir à ses membres un moyen « social » de s’exercer dans cette langue : ils écoutent une conférence faite en français ; par un Français, et se livrent ensuite à une conversation, d’où est exclu tout mot qui n’est pas français. Ils se proposent de vivre la langue.

Je reçois, sur cette institution, une lettre des plus curieuses d’un de nos compatriotes, qui est membre de ce Cercle. Ils ne sont qu’une dizaine de Français sur cent. Les autres sont Américaines.

Après m’avoir parlé du but que les fondateurs du cercle veulent atteindre, il ajoute :

« Nous en avons un autre qui, pour nous, est plus important : oui, sans doute, nous désirons propager le goût de notre langue, mais, ce que nous souhaitons avant tout et d’un cœur bien passionné, c’est de relever dans ce pays-ci le prestige de la France, de faire comprendre et apprécier notre admirable littérature ; de faire aimer ou tout au mois de faire juger plus sainement les mœurs généreuses et les qualités chevalesresques de notre nation.

La tâche n’est pas facile, je vous prie de le croire. Depuis la funeste guerre de 1870, les Allemands ont conquis en Amérique, grâce au prestige de la victoire, grâce aussi à l’effroyable pullulement de la race, une prépondérance, au détriment de la France.

Ah ! c’est qu’aussi tous les Allemands d’Amérique ont pris part à cette lutte contre notre influence. Ils ont travaillé ferme à répandre leur langue ; ils ont fait de leur mieux valoir la prétendue supériorité de la littérature allemande, des mœurs allemandes, tandis que les Français, pauvre et infime minorité, isolés les uns des autres, sans aucune aide de leurs frères de France, s’abandonnaient au découragement, et, jour à jour, battaient en retraite devant l’envahisseur.

Lorsque, il y a douze ans, je vins pour la première fois en Amérique, la langue étrangère qui jouissait alors de la faveur publique était l’allemand ; la littérature en vogue, la littérature allemande ; la musique que l’on portait aux nues, la musique allemande ; et de tout ainsi.

Le français, en revanche, était négligé ; la musique française tombée dans le mépris ; et quant à notre littérature, elle était si bien mise à l’index qu’il est né de cette proscription une locution idiomatique : on appelle tout livre immoral, qu’il soit français ou non, peu importe ! French novel : roman français.

Je vous assure que la tâche a été et qu’elle est encore rude, pour nous autres Français qui luttons toujours. La chose triste à dire, c’est que les plus grands obstacles à notre réussite nous viennent de la France même et des Français. Nous avons à lutter contre l’impression fâcheuse laissée par un nombre malheureusement trop grand de chevaliers d’industrie français qui ne parcourent l’Amérique que pour l’écumer ; contre les répugnances soulevées par cette littérature de sentiments impudiques et de langage malpropre, que, bien des fois, j’ai eu le plaisir de vous voir flétrir dans vos chroniques.

Mais le pire de tout, c’est de voir la haine et la calomnie à l’ordre du jour en France. Comment pouvons-nous faire aimer la France, quand, chaque jour, une partie de la nation accuse l’autre d’être composée de voleurs, de vendus et de fripouilles, et que l’autre répond du même style. Vous n’êtes pas sans savoir quel le mal est toujours cru plus aisément que le bien. Toutes ces ignobles calomnies sont acceptées comme argent comptant.

Qu’arrive-t-il ? C’est que tous les journaux étrangers se plaisent à dénigrer et à vilipender notre pauvre pays. Ils disent de lui qu’il est tombé au dernier degré de l’abjection et de la pourriture. Lisez plutôt l’article que je vous envoie. Il est du correspondant du Boston Herald à Londres. Il est ignoble ; c’est un tissu de mensonges et d’infamies.

Ah ! que j’eusse avec plaisir coupé les oreilles au drôle qui l’a écrit. Mais, au fond, la faute n’en est-elle pas à ces Français de France qui, par intérêt de parti ou même sincèrement, attirent l’attention sur nos scandales. Deux cent mille Américains ont lu cet article ; cent cinquante mille l’ont pris pour l’expression de la vérité.

La création du Cercle de l’Alliance française est le résultat de longs et constants efforts. Quelques amis et moi nous sommes arrivés à éveiller à Boston un vif intérêt pour la langue et la littérature françaises. Le Cercle n’est que pour Boston, il est vrai ; mais au point de vue littéraire, Boston est la principale ville d’Amérique et son influence se fait sentir dans tous les autres États. »

Ainsi me parle un de nos compatriotes, M. Camille Thurwanger, qui est un des membres du Cercle de Boston et qui en est le président pour l’exercice 1897-1898.

D’autres efforts sont faits en Amérique et ceux-là par des Américains, pour propager aux États-Unis le goût de la littérature. Vous avez pu lire dans les feuilles publiques que M. René Doumic va partir, ce mois même, pour aller là-bas faire une série de dix « lectures », — nous disons, nous, de dix conférences sur l’histoire du romantisme. Il y est appelé par le Cercle français de l’Université de Haward [sic]. Ce Cercle existe déjà depuis 1886, et il compte aujourd’hui plus de cent membres, qui parlent le français, comme s’ils étaient nés en Touraine.

Depuis l’année 1891, on joue chaque année, sur le théâtre du Cercle, des pièces empruntées soit au répertoire de Molière, comme les Précieuses ridicules et le Malade imaginaire, soit à celui de Labiche, comme la Poudre aux yeux. Je n’ai pas besoin d’ajouter que les pièces sont interprétées en français. Cette année, on a joué le Médecin malgré lui. L’année dernière, M. Brunetière, au cours de sa tournée de conférences en Amérique, est venu rendre visite à l’Université de Haward [sic], et il a été nommé membre honoraire du Cercle.

Il paraît que le voyage de M. Paul Bourget en Amérique et son livre si curieux, Outre-Mer, ont fait beaucoup pour la propagande en faveur d’échanges intellectuels réguliers entre la France et l’Amérique.

On a songé à créer entre les Universités américaines et les centres littéraires français un lien permanent. Rien ne se fait sans argent.

Par bonheur, le Cercle français de l’Université de Haward [sic] avait pour président M. James Hyde, qui est un des étudiants de cette Université. M. James Hyde est le fils du directeur d’une des plus grandes Compagnies d’assurances américaines, l’Equitable, de New York. Il a offert, cette année, pour ses étrennes, au Cercle français, un capital de 150,000 francs, destiné à permettre l’organisation de conférences publiques annuelles sur la littérature, l’art ou l’histoire de la France ; ces conférences doivent toujours être confiées à un Français.

Ce sont justement ces conférences que M. René Doumic est chargé d’inaugurer.

Plût à Dieu qu’il y eût parmi les fils des directeurs des Compagnies d’assurances américaines ou parmi ceux des grands financiers des États-Unis quelques hommes aussi amoureux de notre art, de notre littérature, aussi épris de la France que le jeune homme à qui nous conserverons dans notre cœur un souvenir reconnaissant.

Et nous, ne ferons-nous rien pour rendre plus faciles et plus étroites ces relations qu’il nous serait si utile d’entretenir avec les États-Unis.

Les Américains et surtout les Américaines se donnent beaucoup de mal pour apprendre notre langue. Apprenons l’anglais.

Adolphe Brisson vous a déjà parlé de cette admirable méthode Berlitz à l’aide de laquelle M. Collonge et ses collaborateurs mettent en quelques mois un Français en état de parler et de comprendre n’importe quelle langue étrangère. J’ai vu, de mes yeux vu, je vois encore chaque jour des résultats étonnants de cette méthode. Ah ! si j’étais moins vieux !

Étienne Lamy (de l’Académie française), « La langue française », Les Annales politiques et littéraires, 13 octobre 1912, p. 319.

M. Etienne Lamy est allé porter au Canada la bonne parole. Il avait choisi le plus beau des sujets : l’éloge de la langue française… Un accueil émouvant a été fait à ce morceau achevé, qui n’est pas seulement un éloquent discours, mais un acte. Nos frères d’outre-mer n’oublieront point ce que leur a dit l’« ambassadeur de l’Académie »… Et ces pensées, et ce langage n’auront pas moins d’écho ici que là-bas.

APRÈS le quinzième siècle, les humanistes, qui renaissaient Grecs et Romains, tentèrent de transformer le français en une langue pédantesque par une invasion de vocables et de tours étrangers, et faillirent ensevelir sa beauté vivante sous les beautés mortes de l’antiquité. Notre sève robuste résista : jamais plus de mouvement, d’originalité, de surabondance ne marque l’influence du génie populaire sur la littérature. Cette fécondité risquait même d’étouffer le goût sous son fouillis luxuriant, lorsque, au seizième siècle, le français devient la langue légale par l’ordonnance de Villers-Cotterêts. La royauté, à ce moment, peut disposer du langage, parce qu’elle est devenue la maîtresse non seulement d’un État, mais d’une société. La royauté continue ce magistère en fondant l’Académie française, c’est-à-dire en confiant à une compagnie d’écrivains la charge de veiller sur cette langue. L’Académie sera un Conseil de révision pour les mots : ceux qu’elle tiendra bons pour le service seront inscrits par elle dans le « dictionnaire de l’usage ». Un des premiers écrivains qui aient exercé cet office, Vaugelas, rappelait le double caractère, de notre langue, quand, il définissait l’usage « la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps ».

Alors, viennent les classiques jardiniers qui, au moment où tout se régularisait dans l’État, tracent dans cette végétation spontanée leurs allées à la française. L’art, à son tour, envahissait trop, la nature. Sous Louis XIV, la Cour a attiré tout ce qui dans la nation s’élève, la France se vide de ses élites pour Versailles, et l’éclat qu’elles projettent sur la couronne semble rayonner de la couronne même. Le monarque paraît n’usurper sur personne quand il dit : « L’État, c’est moi », et choisit pour emblème le soleil. Le péril de cette magnificence solitaire serait que, trop, majestueuse, elle devînt gênante pour les jours ouvrables de la vie et imposât trop silence à la voix du peuple.

Mais, au dix-huitième siècle, le soleil s’abaisse, la joie d’admirer finit, la lassitude d’obéir commence. L’opposition n’a pas de place à Versailles, ville de la Cour, mais se retrouve chez elle à Paris, ville de la Fronde. Bien avant le pouvoir politique, l’influence littéraire a ses journées des 5 et 6 octobre, est ramenée de Versailles à Paris, et ce sont les salons qui donnent la mode à la Cour. A Paris, l’élite de ceux qui parlent et écrivent fixe la langue dans la capitale du peuple par qui et pour qui la langue lest faite. Ces salons prétendraient, à leur tour, devenir les seuls arbitres du langage. Les lettres et la science sont non seulement la gloire, mais la mode de l’époque, et toutes les modes exagèrent. Les grammairiens veulent soumettre « les fantaisies de l’usage » aux raideurs d’une syntaxe toute logique. Les savants renchérissent sur l’exactitude. Pour être précise, la langue se coupe les ailes, s’abstrait, se dessèche. Mais le peuple, qui n’a plus de place, la prend toute par la Révolution. Aux régularités minutieuses du lexique et du laboratoire succèdent les rumeurs puissantes et capricieuses de la place publique.

L’enthousiasme d’un espoir universel rend l’éloquence au verbe anémié dans sa clarté sans chaleur. Puis, comme la félicité publique fuit devant les paroles qui l’appellent, il faut surmener l’espoir pour le soutenir. Dans les tragédies de la liberté et dans les apothéoses de la gloire, l’imagination populaire prend l’habitude du démesuré, oublie le naturel pour une façon de parler et d’écrire pompeuse, théâtrale, et qui, pour atteindre au sublime, touche au ridicule. Tout se répare et se renouvelle au dix-neuvième siècle, par une réaction de réalité. Au milieu d’événements ramenés aux proportions ordinaires, l’homme, las des crédulités aux formules abstraites, se tourne vers ce qui trompe le moins, la nature. Il la regarde en lui et hors de lui ; il explore deux immensités : son cœur et le monde. La langue se dépouille, à la fois, de la maigreur didactique et de l’enflure déclamatoire. Elle ajoute à ses dons anciens une sensibilité experte) à s’analyser et scrupuleuse de se peindre telle qu’elle est, une richesse renouvelée de sensations et d’images, une âpreté de mélancolie et Une profondeur de lyrisme en apparence.

Jamais, donc, n’a manqué à notre langue ni la source toujours jaillissante de l’imagination nationale, ni la digue intellectuelle qui filtre le flot pour en recueillir la pureté. Cette collaboration séculaire de, la multitude et de l’élite, œuvre où chacun travaille pour tous, a fait la langue une et indivisible. Plus absconse et scientifique, plus conforme aux préciosités d’une aristocratie, elle fût descendue malaisément jusqu’aux multitudes et peut-être, scindée en deux dialectes l’un savant, l’autre vulgaire, la parole faite pour unir tous ceux de la race les aurait tenus divisés. Œuvre de tous, expression de l’unité nationale, la langue n’a pas cessé de fortifier en France une âme et un génie communs.

M. Etienne Lamy, s’adressant aux Canadiens, conclut ainsi :

Vous n’avez jamais cessé de garder intactes les mœurs, la foi et la langue que ; vous avez reçues du passé. Ces traditions, seul trésor que vous ayez porté de l’ancienne patrie dans la nouvelle, ont maintenu la sagesse dans votre volonté et l’ordre dans votre action. Vous aviez à accomplir une tâche immense : peupler et cultiver Un continent. Vous la poursuivez en paix sous un pouvoir d’autant plus respecté que vous ne lui demandez pas de remplacer soudain et d’autorité les œuvres de l’effort personnel et du temps.

Vous regardez n’est pas pour nous seulement une joie, mais un exemple. Vous êtes nos frères, mais mieux préservés que nous des expériences où s’égarent les énergies. Tandis que nous parcourions nos destinées comme l’enfant prodigue, vous êtes restés dans la maison paternelle et nous goûtons son charme en y étant reçus par vous. Nous y voyons quelles vertus conservent une race. Vous êtes ce que nous avons été, nous apprenons de vous à redevenir ce que vous êtes. La France, en voulant se faire nouvelle, s’est vieillie. En ne vous détachant pas de vos traditions, vous avez perpétué votre jeunesse. Tandis que, chez nous, les vivants ont parfois semé la mort, vos morts vous ont gardé le secret de la vie. Et notre commun langage est beau dans votre bouche, parce que tout y est sain : les mots et les pensées.

Canada, petite colonie d’hier, nation d’aujourd’hui, empire de demain ; Canada séparé de la France avant que la France se séparât de son passé et qui as gardé la plénitude de notre vie ancienne ; Canada terre de fécondité, fertile en blé, fertile en hommes, fertile en avenir, qui multiplies par un travail solidaire les moissons dans tes plaines et les enfants dans tes foyers et qui, dans les solitudes immenses où se perdaient tes. premiers explorateurs, verras un jour ta race à l’étroit ; Canada, terre de constance qui as affermi la sagesse de tes mœurs et de tes lois sur ta foi catholique et tiens pour ta plus précieuse liberté d’être soumis à un maître surhumain ; Canada qui as trouvé dans la fidélité la récompense et offres au monde le modèle d’une société où les vertus privées et les vertus publiques rendent hommage à Dieu ; Canada, la France t’aime, t’admire et te salue.

Henry Gaillard de Champris, Professeur à l’Université Laval, Québec, Canada. Du « Canadian French » – 25 janvier 1925.

« Avec quelle fidélité, intelligente et pieuse, les Canadiens conservent les traditions françaises, un petit livre nous en apporte une nouvelle preuve, et bien touchante.

Le titre en est modeste : Zigzags autour de nos Parlers ; le sous-titre, plus modeste encore : Simples Notes. En réalité, c’est un recueil singulièrement précieux.

Dans les milieux anglais ou anglicisants des Etats-Unis et même du Canada, on affecte volontiers quelque dédain pour le français des Canadiens. Ce n’est pas, décident ces superbes, du Parisian French, c’est du Canadian French. Vous voyez la différence et la moue qui la rend sensible.

D’autre part, des puristes — notre auteur dit poliment des surpuristes — suspectent volontiers d’origine anglaise tel mot, telle locution peu familiers à leur oreille délicate.

Contre ce mépris et contre cet ostracisme, M. L.-P. Geoffrion, secrétaire de la Société du Parler Français de Québec, a entrepris une lutte tranquille, mais persévérante.

Fort de l’expérience personnelle qu’il doit à ses origines paysannes, instruit, par l’étude prolongée, méthodique et passionnée de tous les dictionnaires, lexiques et glossaires, de toutes les grammaires, de tous les traités, de tous les précis, de tous les essais, qui depuis trois siècles ont été consacrés au français moderne, au français ancien, aux dialectes, aux provincialismes, aux patois, riche d’innombrables lectures, M. Geoffrion restitue aux mots, aux expressions jugés bâtards ou barbares leur véritable état civil et, du coup, leur dignité.

Si, vous promenant dans les rues de Québec, vous voyez à la devanture d’un commerçant l’annonce alléchante d’un gros « bargain », vous vous indignerez ou vous vous attristerez, suivant votre humeur, de cet anglicisme provocant. — Voire ! dira M. Geoffrion, avec son œil malicieux et son petit sourire de côté.

Et il vous expliquera que, comme tant d’autres, l’anglicisme bargain n’est qu’un gallicisme démarqué. Comme le verbe « barguigner » veut dire « marchander », les vieux substantifs français « bargain, bargaine » désignaient un marché avantageux, une bonne affaire, une occasion. On comprend que ces mots aient plu à nos amis les Anglais, bons commerçants. Mais n’ayons pas l’air de leur emprunter, une fois de plus, ce que nous leur avons d’abord donné.

Et ne nous scandalisons pas si, dans les familles les plus pieuses, les plus patriarcales de la campagne canadienne, le fils le plus respectueux se félicite d’avoir, le 1er janvier, reçu a le torchon paternel ». Il veut dire la bénédiction paternelle, et il le dit sans irrévérence aucune.

— Pourtant, direz-vous…

Oui, pourtant. Ou, plutôt, en effet.

Torchon a, dans le parler populaire, un synonyme : guipon. Or, guipon, c’est goupillon. Le goupillon, c’est, à l’église, l’instrument de la bénédiction. Par une métonymie fréquente, le nom de l’instrument a désigné l’action elle-même : goupillon a signifié bénédiction ; ce sens est passé à son équivalent : guipon et de celui-ci à son synonyme : torchon.

À vrai dire, M. Geoffrion, modeste et probe, ne propose là qu’une hypothèse.

Mais n’est-elle pas aussi vraisemblable qu’ingénieuse ?

En tout cas, elle révèle la méthode de M. Geoffrion. Si celui-ci n’ignore rien de la science des mots, il connaît encore mieux leur vie. Et non seulement il sait comment ils évoluent dans leur prononciation (pione pour pivoine), leur orthographe (avouene pour avoine) et leur sens, mais il sait quels rapports étroits les unissent, et dans il eut origine et dans leurs transformations, à la vie des hommes. Cet historien des mots est un historien des coutumes et des mœurs. D’où des croquis, esquisses et tableautins qui ressuscitent pour nous la vie de nos ancêtres et de ceux qui les perpétuent ici.

Lisez, par exemple, le joli développement sur les mots biger, bicher, et sur les exigences angevines en matière de bise (pages 60-61).

Le livre savant de M. Geoffrion est donc plein d’agrément.

Spirituel comme pas un, l’auteur décoche à ses adversaires de petits traits nonchalants et cruels. À ceux qui trouvent malséant qu’un juge « monte sur le banc », il réplique qu’un roi monte bien sur le trône. Ou bien, à propos du mot gosser, il explique joliment que si les écoliers se contentent de gosser (taillader) les tables, les jeunes gens aiment mieux gosser les filles (se gausser d’elles), et que dans les ménages un peu somnolents on ne peut plus que gosser des copeaux pour raviver le feu.

Sensible à la beauté d’un paysage, il cite, à propos de « clair d’étoiles », une page délicieuse du juge Adjutor Rivard, maître conteur.

Gourmet, il se délecte de cette locution trois fois savoureuse : « Graisser une beurrée avec des confitures. » Discutant du mot beigne, pris pour beignet, il apporte une recette digne de Vatel, et il nous apprend en quoi un croquignole canadien diffère d’une croquignole française.

Grammaire et poésie, grammaire et friandise. La formule n’est-elle pas nouvelle et jolie ?

Mais à insister sur le charme du livre, je risque d’en affaiblir le caractère principal, qui est d’un livre de science. La compétence me manque pour l’apprécier comme tel. Mais je crois pouvoir être tranquille sur le jugement des spécialistes. Un profane ne pouvait que proposer aux profanes un plaisir délicat un français du Canada ne pouvait que signaler ce que ce petit livre canadien révèle d’amour intelligent pour la langue française. »

(*) Jacques Steinberg, « Speaking Frankly ; Parlez-vous français ? But Why Bother ? », The New York Times, 27 décembre 1998.

De la race en Amérique. Une fantaisie raciale à New York au XIXe siècle : Five Points (et Master Juba).

Five Points fut un quartier au sud de Manhattan, là où sont aujourd’hui la Thurgood Marshall United States Courthouse (ou U.S. Courthouse) et la Foley Square Federal Courthouse. Il s’agit du premier « quartier Noir » à New York, où s’établirent nombre de Noirs au début du XIXe siècle avant de compter progressivement aussi une importante population d’immigrants Irlandais. La grande visibilité des Noirs à Harlem, au nord de Manhattan, date de la toute fin du XIXe siècle.

Le crime et le vice. Five Points et ses bars dansants, ses lieux de prostitution, ses salles de jeux, sa pauvreté, fascina les journalistes ou des voyageurs comme Charles Dickens. Mais cette fascination était excitée par un élément particulier : la mixité raciale et la miscégénation qui y étaient assumées et que beaucoup avaient alors vite fait de considérer comme l’explication de l’importance de la criminalité dans le quartier.

Le souvenir de ce quartier a été rapporté de deux manières différentes dans la période contemporaine. D’une part, à la faveur de la découverte en 1991 de vestiges archéologiques. D’autre part, à travers la relation au cinéma par Martin Scorsese des « guerres » entre gangs en vue du contrôle du quartier, avec le soutien de certains édiles et à la faveur d’une certaine complaisance policière. Celle des « guerres » rapportée par Martin Scorsese date de 1846 et opposa les Dead Rabbit(s) (immigrants irlandais) aux Native Americans (les Américains de souche). La plus célèbre de ces « guerres », qui mobilisa plus de mille personnes, eut lieu en 1857 et nécessita une intervention de la police fédérale.

George Catlin, Five Points, 1827

Master Juba, de son vrai nom William Henry Lane. Master Juba est né en 1825 dans le Rhode Island avant de rejoindre New York alors qu’il est adolescent. Installé à Five Points, il s’y frotte aux danseurs irlandais avant de devenir « le roi des danseurs », aussi admiré par un public blanc que par un public noir, y compris en Angleterre. C’est d’ailleurs à Londres qu’il meurt en 1852. Il est difficile de se faire aujourd’hui une idée précise de ce qu’il dansait, puisque ses biographes s’accordent à dire qu’il n’était pas simplement un danseur de claquettes, mais qu’il avait proprement inventé un genre hybride entre les danses des Noirs et les danses des Irlandais. Plus certainement, Master Juba est une référence de la culture populaire américaine (musiques noires et danses).

Juba, dans une gravure extraite des « American Notes » (1842) de Charles Dickens.
Master Juba : dessin de presse paru dans un journal anglais en 1848.