Ecrivains à la barre. Plaidoirie de Me Fernand Worms à propos des dialogues de l’Arétin

Pierre l’Arétin (ou Pierre Arétin), né vers 1492, était le fils bâtard de Louis Bacci, gentilhomme d’Arezzo (Toscane, Italie). Ses poésies satyriques des rois, sa gaieté, son esprit et son impiété  lui valurent d’être considéré comme le Fléau des Princes et d’être affublé affectueusement par ses lecteurs du sobriquet Il divino Aretino (Le Divin). Le « Rabelais italien » a commis une œuvre poétique prolifique, aussi bien lyrique, burlesque, que satyrique, comique, voire licencieuse, souvent sous la forme de dialogues, publiés séparément du vivant de l’auteur. Les célèbres Dialogues de l’Arétin se répartissent ainsi entre ces différentes catégories, la vie et les aventures des courtisanes de Venise ou de Rome tenant une place importante dans les dialogues et les sonnets licencieux. La légende veut que l’Arétin se soit mis à rire si fort, « en entendant des discours comiques et obscènes, qu’il renversa la chaise sur laquelle il était assis, et qu’en tombant, il se blessa à la tête, et mourut sur l’heure, à Venise, en 1556, âgé de 66 ans ». Les traductions et éditions françaises des poèmes et des lettres de l’Arétin, bien qu’excipant du talent poétique de l’Italien et de l’intérêt philologique de son œuvre, ont constamment eu maille à partir avec la justice. L’éditeur Liseux le savait bien lorsqu’il entreprit à son tour d’en proposer une édition qu’il voulait exemplaire au regard notamment de la langue italienne pratiquée par le poète. Il lui en coûta en 1880 une condamnation par le tribunal correctionnel de la Seine puis par la cour d’appel, malgré le brillant essai littéraire de son avocat, Me Fernand Worms.

Tribunal correctionnel de la Seine, 11e chambre, jugement de janvier 1880 (date exacte inconnue)

Le Tribunal,

Attendu que Liseux a mis en vente, en l’exposant dans la vitrine de sa librairie, où il a été saisi le 7 janvier 1880, et a, antérieurement, vendu au nombre de trois cent quarante-sept exemplaires, un ouvrage portant en tête : Dialogues du divin Pietro Aretino, entièrement et littéralement traduits pour la première fois, composé de trois parties, formant chacune un petit volume ;

Que ce livre renferme, sous forme de récits, une série d’anecdotes scandaleuses, dans lesquelles sont décrites, avec les détails les plus intimes, des scènes de débauche et de dépravation, que cette traduction en français, d’un ouvrage italien, est entremêlée d’expressions latines qui, surexcitant l’attention, font ressortir par leur crudité, la lubricité des actes et des choses dont il est parlé, et ajoutent, ‘plutôt qu’elles ne l’atténuent, à l’obscénité du style, qui le dispute à celle du fond de l’œuvre ; Que le prévenu a ainsi commis, par les moyens énoncés dans l’article 1er de la loi du 17 mai 1819, un outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, délit prévu par l’article 8 de la même loi.

Attendu que si l’édition émise par Liseux a été tirée à une quantité déterminée d’exemplaires et a été vendue à un prix relativement élevé, ces circonstances, qui n’étaient point favorables à la divulgation du livre et en limitaient l’acquisition à une classe restreinte de personnes, n’enlèvent pas son caractère délictueux aux faits de mise en vente et de vente, ci-dessus appréciés ;

Attendu qu’il existe, dans la cause, des circonstances atténuantes et qu’il y a lieu de faire application de l’article 463 du Code pénal ;

Par ces motifs,

Condamne Liseux à une amende de 400 francs et aux frais ;

Ordonne la suppression et la destruction des exemplaires saisis et de tous ceux qui pourront l’être ultérieurement, et ce, par application des articles 8 de la loi du 17 mai 1819 et 26 de la loi du 26 mai 1819.

Liseux interjeta appel de ce jugement.

Cour d’Appel de Paris. Chambre correctionnelle.

Présidence de M. Chevillotte

Audience du 4 mars 1880.

Plaidoirie de Me Fernand Worms[1]

Je ne voudrais pas donner à cette affaire plus d’importance qu’elle n’en comporte. Mais vous comprenez que ce n’est pas sans de graves raisons que M. Liseux a interjeté appel du jugement qui l’a frappé.

S’il faut qu’il y ait châtiment, la peine est douce, j’en conviens. Mais je ne saurais croire que vous puissiez maintenir la décision qui vous est déférée ; je ne saurais croire qu’en France, le pays de Rabelais et des joyeux conteurs, on puisse, en 1880, opposer sérieusement et appliquer à une œuvre qui a traversé près de trois siècles l’article 8 de la loi du 17 mai 1819 ! Car c’en serait fait alors de toutes ces productions singulières et charmantes qui ont égayé nos pères (pour ce que rire est le propre de l’homme !) et valu son renom à notre vieille Gaule. Aussi j’éprouve, je l’avoue, une bien vive émotion a la pensée que de plus dignes et de plus autorisés que moi auraient su revendiquer, non avec plus de conviction, mais avec plus d’éclat, les droits sacrés de la littérature.

Quoi qu’il en soit, permettez-moi, Messieurs, avant d’envisager les choses à un point de vue général, de vous dire quelques mots de mon client.

Vous connaissez déjà M. Liseux par le rapport du commissaire de police : « Sa probité et sa moralité n’ont donné lieu à aucune remarque, » et c’est bien là quelque chose, il le faut reconnaître, quand il s’agit du délit d’outrage aux mœurs et à la morale publique ! Amateur enthousiaste des écrivains du seizième siècle, M. Liseux a su se faire une place à côté des Lemerre et des Jouaust et son catalogue, aujourd’hui composé de plus de quatre-vingts volumes, s’enrichit chaque mois encore de curiosités littéraires que se disputent les collectionneurs et les bibliophiles.

Il a donné ses préférences aux conteurs du temps passé, et vous estimerez qu’il a fait œuvre de goût, quand je vous aurai nommé les Bandello, les Sochetti, les Pogge, Arlotto, Boccace, Arioste et tant d’autres, italiens ou français.

Ai-je besoin de vanter ici les charmes de cette vieille littérature grivoise et conteuse, de ces livres plaisants auxquels l’âme se laisse chatouiller, comme dit Montaigne : « beaux livres de haulte graisse, légers au pourchas et hardis à la rencontre ? ». Or, le genre admis (et qui le contesterait après une prescription plus que séculaire !), il convient que certaines œuvres jouissent d’immunités particulières.

La nature du conte, par exemple, exige certaines libertés, sous peine de lui ôter de sa grâce. « Qui voudrait réduire Boccace à la même pudeur que Virgile ne ferait assurément rien qui vaille, » a dit La Fontaine, et le bonhomme s’y connaissait.

Aussi, n’est-il, à mon sens, en semblable matière, que de penser et de s’exprimer avec délicatesse :

Qui pense finement et s’exprime avec grâce

Fait tout passer, car tout passe.

Et puis, disons-le hautement, ce sont là curiosités qui n’intéressent pas seulement l’art de l’écrivain. La science des mœurs en fait son profit. On se transporte par la pensée au temps où l’auteur a vécu ; on s’inspire, en le lisant, de ses idées et de ses sentiments ; on se sent agité des mêmes émotions. Au seizième siècle, par exemple, les passions étaient fortes, brutales, sans pitié ; la satire avait le même caractère. La gaieté des conteurs était souvent triviale, cynique, étourdissante ; mais elle était au diapason du temps.

Et nous corrigerions toutes ces œuvres à notre usage ! Et vous penseriez que la délicatesse de goût de nos contemporains s’accommoderait mal de ces libertés, de ces hardiesses de langage ! Je laisse à votre arrêt, Messieurs, le soin de répondre.

Ce sont de semblables réflexions qui ont amené M. Liseux à songer à l’Arétin, et à lui réserver un coin discret dans son catalogue. Et, à ce propos, permettez-moi de défendre devant vous et de réhabiliter quelque peu l’Arétin, en empruntant ma défense, non à la préface même du livre poursuivi, car :

S’ils sont camus et contrefaits,

Ni la mère ni la nourrice

Ne trouvent point leurs enfants laids,

mais au Dictionnaire universel des littératures que publie M. Vapereau, à l’usage des écoles : « L’homme écarté, l’écrivain reste, nous dit-il, un des écrivains les Plus féconds, les plus spirituels, les mieux doués, enfin, du plus beau siècle de la littérature italienne. » Tel est l’auteur que M. Liseux a imprimé. Sans doute, ils sont lestes, ces dialogues où l’Arétin passe tour à tour en revue la vie des religieuses, des femmes mariées et des courtisanes. Mais quoi ! le grave professeur allemand Gaspard Barthius n’avait-il pas au siècle dernier, donné la traduction du troisième dialogue, sous le titre de Pornodidascalus, comme un livre de morale courante, que les étudiants de son temps, en quête d’aventures, devaient méditer, « fleurer, sentir et estimer, » pour parler comme le curé de Meudon ?

Eh bien ! M. Liseux a été moins loin que le savant Barthius, et c’est aux bibliophiles seuls, aux philologues, aux curieux de toutes les raretés littéraires qu’il a voulu s’adresser, en entourant l’acquisition de ses trois petits volumes d’insurmontables obstacles.

Or, Messieurs, les bibliophiles forment une race à part. Ce ne sont point gens à craindre qu’on tienne sans cesse leur pudeur en alarme. Ils aiment assez que les nudités n’aient point d’enveloppe qui les couvre, et que les… hardiesses soient à visage découvert. Et s’il fallait une définition plus exacte, on pourrait dire que le bibliophile n’est pas tant celui qui aime les livres, que celui qui aime les livres que tout le monde ne peut pas avoir.

Qu’a donc fait M. Liseux ? Il a demandé à ces bibliophiles de souscrire à la publication de l’Arétin, s’engageant à ne tirer que trois cent cinquante exemplaires et à ne pas faire de nouvelle édition. Il a mis chacun de ces exemplaires à 100 francs ; et, comme si tout cela ne suffisait pas encore, il ne consentait à vendre l’Arétin que si on justifiait de l’acquisition de trois autres ouvrages indiqués dans un bulletin imprimé qui servait d’enveloppe à l’œuvre poursuivie.

Telles sont les conditions extérieures que le scrupuleux éditeur avait imposées aux acquéreurs des Dialogues. Et ce n’étaient point, j’imagine, de vaines précautions ; car le Tribunal lui-même a vu là « des circonstances défavorables à la divulgation du livre, puisqu’elles en limitaient l’acquisition à une certaine classe de personnes, à un public restreint et spécial. »

Eh bien ! je le demande, est-ce cette classe particulière de personnes que la loi de 1819 a entendu protéger ? A-t-elle un instant dû songer à ces riches amateurs, les seuls qui pussent se payer de telles fantaisies ?

Et veuillez remarquer, Messieurs que Liseux ne s’est point caché ; qu’il a annoncé par deux fois son ouvrage dans le Journal de la Librairie, qu’il en a régulièrement effectué le dépôt, et qu’il a vendu ses volumes pendant deux mois, sans être inquiété. Et ce n’est que lorsqu’il ne reste plus que trois exemplaires que le ministère de l’intérieur s’avise de signaler l’œuvre aux poursuites du parquet !

Où donc est, en tout cela, l’intention délictueuse, la mauvaise foi ? d’ordinaire les libraires qui vendent des livres obscènes procèdent dans l’ombre ; les ouvrages circulent discrètement, mystérieusement, portant en eux-mêmes leur réclame. Ici Liseux a conscience de faire œuvre sérieuse et littéraire, et il agit ouvertement.

Et pourtant, toutes ces conditions que je viens d’indiquer ne suffisent pas à Liseux.

On raconte que Marguerite de Navarre, quand elle voulait dire un mot plaisant trop risqué en français, s’aidait au besoin de l’italien ou de l’espagnol, — plus Française en cela que le célèbre Jacques-Auguste de Thou qui n’écrivait son histoire en latin que parce qu’il trouvait trop imparfaite la langue de son temps, la langue du dix-septième siècle !

Liseux (si parva licet.) a fait comme la reine de Navarre, et il a pris la précaution de traduire les passages libres en latin. Et le procédé n’est pas nouveau.

Horace ne le signalait-il pas déjà ?

At magnum fecit quod verbis grœca latinis

Miscuit.

Ah ! Messieurs quelle erreur ç’a été de la part de M. Liseux, et comme il nous faut apprendre désormais à brûler ce que nous avons adoré !

Le latin dans les mots brave l’honnêteté.

avait dit Boileau, et j’imaginais jusqu’à ce jour qu’il ne faisait pas bon s’attaquer à Boileau. Il me semble même qu’un tel privilège devrait être encore plus facilement accordé à la langue latine, aujourd’hui qu’on ne la sait plus! Eh bien ! chose étrange, ce surcroît de précautions excessives a été vivement reproché par le Tribunal à M. Liseux : « Le latin est une excitation de plus, en quelque sorte, pour la curiosité malsaine du lecteur. »

à ne pas le cacher, mon sentiment est qu’il eût mieux valu dire ces choses en bon français ; je crois bien que c’était pécher contre les lois de la bienséance, en prenant à tâche de les observer que de soumettre une œuvre d’érudition et de reconstitution comme celle qu’avait entreprise Liseux aux fantaisies capricieuses et hardies, mais souvent bouffonnes, du genre macaronique et que la harangue que maistre Janotus de Bragmardo fait à Gargantua pour recouvrer les grosses cloches de l’église Notre-Dame, n’est pas le modèle dont l’Arétin eut voulu qu’on s’inspirât pour le traduire. Mais ce n’est pas, sans doute, pour s’entendre adresser de pareils reproches que M. Liseux a été assigné en police correctionnelle.

Messieurs, un philosophe, je crois, il y a longtemps déjà, s’imagina qu’il n’était point décent que les statues de nos musées et de nos jardins publics se présentassent aux regards dans leur simplicité primitive et il inventa la feuille de vigne. Il poursuivait un but moral. L’a-t-il atteint ? Là n’est pas la question. M. Liseux n’a pas fait autre chose pour l’Arétin. Son latin est la feuille de vigne.

Et d’ailleurs, est-ce Liseux qui a découvert une foule de productions entremêlées de latin et de français ? N’est-il pas une foule de publications analogues ?

Avec la théorie du Tribunal, c’en est fait des œuvres de toute l’antiquité, c’en est fait de la littérature de tous les temps. C’est Aristophane, Lucien, Horace, Ovide, Pétrone. Martial, qu’il vous faut proscrire ; c’est aussi Marot, Rabelais ; c’est Lafontaine, Molière ces deux attardés du seizième siècle ! C’est enfin toute cette phalange d’esprits aventureux, gaillards et primesautiers : Agrippa d’Aubigné, Marguerite de Navarre, Henri Estienne, Érasme, Bonaventure des Périers, Noël du Fail, Guillaume Bouchet, que sais-je encore, qui ont créé notre langue, et qu’on ne peut lire sans y rencontrer ce que le tribunal a condamné dans l’Arétin.

Et cependant, Messieurs, ces écrivains ont été mis, grâce à la modicité du prix, à la portée de tout le monde par des maisons de librairie importantes. Les collections Hachette, Didot, Garnier, se vendent 3 fr. et 3 fr. 50 c., et le latin, cet excitant malsain, s’y étale complaisamment au bas de l’Anthologie grecque, de l’Aristhophane et du Lucien.

Ce latin, d’où viendrait tout le mal, prend même moins de précautions dans les Bijoux indiscrets de Diderot (ce roman frivole où s’agitent des questions graves, a dit M. Mézières de l’Académie Française), et dans l’œuvre toute récente de M. Alexandre Dumas, la question du divorce.

Or si c’est le latin qui fait le délit, songe-t-on à des poursuites?

Mais si c’est à la légèreté de l’œuvre, à la liberté des détails, à la licence des épisodes que l’on veut s’attacher, il n’est pas un écrivain, même scientifique, qui ne devienne justifiable des Tribunaux correctionnels, et c’est ce que démontre Bayle, l’auteur du Dictionnaire, avec une intarissable verve d’érudition incisive et spirituelle.

« Tite-Live, nous dit-il, quand il raconte si majestueusement et si gravement la proscription des Bacchanales, nous découvre des horreurs qui salissent et qui font frémir l’imagination. Sénèque, le plus grave et le plus rigide philosophe de l’ancienne Rome, a écrit dans la dernière naïveté ses impuretés les plus infâmes. Il les a condamnées avec toute la sévérité d’un censeur, mais en même temps il les a dépeintes toutes nues, ou peu s’en faut. Les Pères de l’église, lorsqu’ils parlent ou des Gnostiques  ou des Manichéens, ou de telles autres sectes, racontent des choses qui salissent non seulement l’imagination, mais qui soulèvent aussi l’estomac, et qui peuvent presque servir d’émétique. Arnobe, dans ses invectives contre les païens, ménage si peu les termes qu’on peut assurer que M. de La Fontaine eût mieux voilé de pareilles choses et n’aurait osé égayer avec la même liberté ce qui concerne Priape. Saint Augustin en quelques rencontres, s’est exprimé si naïvement et si salement que rien plus. Saint Ambroise et saint Chrysostôme l’ont fait aussi, et ce dernier même a soutenu qu’il le fallait faire, si l’on voulait inspirer une véritable horreur des crimes que l’on dépeignait. Casaubon n’a point approuvé cette conduite ; mais il nous permettra de croire que son sentiment sur des questions de morale ne peut pas être comparé à celui de ce grand saint. »

Eh bien ! ce que je vous demande, Messieurs, c’est en faveur de l’Arétin le même traitement que pour ses contemporains : Brantôme, Pierre de l’Estoile, Béroalde de Verville, dont Sainte-Beuve comparait l’œuvre à un lendemain de mardi-gras ; — le même traitement que pour ceux qui l’ont suivi: Voltaire, Diderot, Rousseau et, dans un ordre bien inférieur : Voisenon, Boufflers, Crébillon, en un mot, tout le dix-huitième siècle aimable et passionné : le même traitement, enfin que pour nos contemporains à nous : Henri Monnier et ses Bas fonds de la société, Balzac et ses Contes drolatiques, de Chevigné et ses Contes rémois, Th. Gautier et sa célèbre Mademoiselle de Maupin… J’en passe, et des meilleurs !

Et puis, quand une œuvre comme Nana, œuvre malsaine que n’excusent ni le talent ni l’âge de l’auteur, se tire à 55,000 exemplaires et peut librement circuler avec l’estampille administrative, qui est comme le prix Monthyon du colportage, il ne faut pas se montrer trop difficile !

Les Dialogues, publiés par M. Liseux, n’ont rien de commun avec ces hautes fantaisies de la littérature naturaliste. Conservez-les, Messieurs, au même titre que tant d’auteurs des siècles derniers, précieux pour l’histoire littéraire. Il n’est pas de jugement humain qui puisse supprimer ce qui est l’œuvre du temps et le patrimoine de l’avenir, et l’Arétin a sa place marquée dans cette phalange d’élus. Je vous demande grâce pour lui.

Je vous demande grâce au nom du bon goût et de l’esprit français. Je vous la demande au nom des Montaigne, des Montesquieu, des de Brosses, qui furent des écrivains vraiment gaulois en même temps que d’éminents magistrats. Et puisqu’aussi bien nous sommes sur le domaine de la littérature, vous me permettrez, en terminant, de vous conter une anecdote qui peint à la fois le spirituel magistrat dont je veux vous parler et le temps où il a vécu.

Piron venait de commettre l’ode fameuse que vous savez, cette ode qui lui valut les éloges de Fontenelle et une pension de Louis XV. Mais il était inquiété par la police.

Le président Bouhier apprit la chose ; et, faisant venir Piron : « Jeune homme, lui dit-il, vous êtes un imprudent ; si l’on vous presse trop fort pour savoir l’auteur du délit, vous direz que c’est moi. »

J’ai fini, Messieurs, et je retiens le mot du président Bouhier. Quand on est en présence d’un écrivain de talent, — en face d’une œuvre finement pensée et gracieusement écrite, – d’une œuvre littéraire, en un mot… — il ne faut pas presser trop fort.

La Cour d’appel, suivant les réquisitions de l’avocat général Villetard de Laguérie et adoptant les motifs des premiers juges, a confirmé le jugement du tribunal correctionnel de la Seine.

[1] Cette plaidoirie ne figure pas dans l’ouvrage.

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Ecrivains à la barre. Le jugement Poulet-Malassis de 1865

Tribunal Correctionnel de Paris (6e ch.) – Audience du 2 juin 1865

Outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs. – Dessins non autorisés. – colportage et livres de dessins sans autorisation. – Exercice illégal de la profession de libraire. – Détention de livres sans nom d’imprimeur. – onze prévenus.

Le Tribunal,

Donne défaut contre Poulet-Malassis et contre Blanche, non comparants, quoi que régulièrement cités, et statuant sur les chefs imputés à tous les prévenus :

A l’égard de Poulet-Malassis, ancien libraire-éditeur à Paris, après avoir encouru plusieurs condamnations pour diffamation, publication de livres obscènes et banqueroute simple, s’est retiré à Bruxelles en 1863, et s’y est livré, depuis cette époque, à la réimpression et au commerce de livres obscènes ;

Que de l’instruction, notamment de la correspondance et des pièces saisies aux domiciles de Blanche, de Sauvan et de Bayart, ainsi que des aveux faits par ces deux derniers, il résulte que Poulet-Malassis a eu, depuis l’année 1863, pour correspondants à Paris, Blanche et Sauvan, qui étaient chargés de recevoir les ouvrages qu’il leur envoyait de Belgique, d’en faire le placement et de les distribuer et de les vendre à des particuliers et à des libraires, soit à Paris, soit dans les départements ; que, tantôt ces ouvrages arrivaient à Paris, dissimulés au milieu de marchandises diverses, et tantôt ils étaient confiés à Bayart, chef de de train la compagnie du chemin de fer du Nord, qui les cachait dans sa saccoche ou de toute autre manière, puis les transportait à son domicile, où le plus souvent Blanche les faisait prendre ;

Que c’est ainsi que Blanche, au domicile duquel il a été trouvé, le 2 décembre dernier, 359 volumes, a pu distribuer et vendre un grand nombre de livres obscènes envoyés par Poulet-Malassis en provenance d’autres sources ;

Que Sauvan qui avait été l’employé de Poulet-Malassis en France, et qui depuis son départ avait continué des relations d’affaires avec lui, tout en prenant le commerce des comestibles, a reçu dans le même temps, de la Belgique, une certaine quantité d’ouvrages obscènes, qu’il échangeait avec les produits de son nouveau commerce, ou bien pour les vendre au compte de son ancien patron ou au sien propre ;

Que les ouvrages ainsi distribués et vendus depuis moins de trois ans par Blanche sont 1° etc, etc. (suit la nomenclature des ouvrages dont nous avons publié les titres dans notre premier compte-rendu de la quinzaine dernière) ;

Que les ouvrages distribués et vendus, depuis moins de trois ans, par Sauran sont notamment : Les Aphrodites, l’Ecole des filles, le Parnasse satyrique et les Heures de Paphos ;

Attendu que ces ouvrages ont un caractère d’immoralité et d’obscénité incontestables ;

Mais qu’on doit établir des différences entre eux et les partager en trois catégories : le première composée de cinq ouvrages (le jugement en donne les titres), dans lesquels les auteurs ont évité la grossièreté et l’obscénité dans le langage, pour n’exciter l’imagination et les sens que par des images lascives et licencieuses, par des scènes délirantes et par la peinture des passions honteuses et contre nature ; la seconde catégorie comprenant tous les autres ouvrages qui sont écrits dans une forme aussi offensante que le fonds pour la morale et les bonne mœurs, parmi lesquels, toutefois, il faut distinguer ceux dans lesquels toutes les parties ne sont pas également répréhensibles et ce qui composent la troisième catégorie, où les éléments ne se rencontrent notamment que dans les pages ou dans les articles ci-après désignés, savoir (suit l’indication des pages et des articles) ;

Que c’est ainsi que Blanche et Sauvan, en distribuant et vendant ces ouvrages, se sont rendus coupables du délit d’outrage à la morale publique et aux bonne mœurs, prévu et puni par les articles 1 et 8 de la loi du 17 mai 1819, et qu’ils se sont encore rendus coupables du même délit, en distribuant et vendant des gravures et dessins obscènes, les uns séparés, les autres accompagnant quelques-uns des ouvrages ci-dessus indiqués ;

Que Poulet-Malassis et Bayart se sont dans le même temps, rendu complice de ce délit, le premier, en imprimant et en envoyant, de Belgique à Paris, à Blanche et à Sauvan une partie des dits ouvrages, notamment de ( suit l’indication de neuf ouvrages), sachant que ces ouvrages devaient être vendus, et donnant à ses mandataires des ordres et des instructions pour en opérer le placement en France, à son profit, et Bayart, en transportant lui-même une partie de ses ouvrages de Belgique à Paris, sachant aussi qu’ils étaient des livres obscènes destinés à être vendus, complicité prévue et punie par les articles 59 et 60 du Code pénal ;

Attendu que des faits rapportés ci-dessus, et reconnus constants, il résulte encore,

 A la charge de Blanche seul, d’avoir encouru les peines portées par l’article 27 de la loi du 26 mai 1819, en vendant des ouvrages déjà condamnés et dont la condamnation était réputée comme par la publication faite dans les formes prescrites, et à la charge de Blanche et de Sauvan d’avoir contrevenu à l’article 24 du décret du 17 février 1852, en se livrant, sans en avoir obtenu le brevet, à des ventes, achat et échanges de livres, ce qui constitue le commerce de la librairie, d’avoir contrevenu à l’article 19 de la loi du 21 octobre 1814, en détenant et vendant des ouvrages sans nom d’imprimeur, tels que notamment : Les Aphrodites, l’Eole des filles, le Parnasse satyrique, et d’avoir contrevenu à l’article 22 du décret du 17 février 1852, en distribuant et vendant des dessins et gravure non autorisés par l’administration ;

Et qu’enfin, le fait par Bayart, d’avoir colporté de Belgique à Paris, et distribué dans cette ville à plusieurs personnes des ouvrages et gravures sans autorisation de l’administration, constitue, en outre, à sa charge, la contravention prévue et punie par l’article 6 de la loi du 27 juillet 1849 ;

A l’égard de Gay ;

Attendu que Gay, libraire-éditeur, qui a été condamné au moi de mois de mai 1863 pour avoir fait le commerce de livres contraires à la morale et aux bonnes mœurs, a malgré cet avertissement continué ce commerce, et même lui a donné un plus grand développement, en achetant d’abord quelques éditions à Poulet-Malassis, puis en faisant faire lui-même des réimpressions en Belgique, en répandant en France un grand nombre de prospectus pour faire connaître ces ouvrages et en les vendant à toutes les personnes qui en demandaient ;

Que ces faits de publication, de mise en vente et de vente, résultent de l’instruction, et notamment de la correspondance et des pièces trouvées au domicile de Gay et de ses co-prévenus, de la saisie et quatre-vingt-trois volumes, pratiquées le 13 janvier dernier dans le magasin de Gay et dans un sac de nuit lui appartenant, ainsi que des déclarations de Blanche et de Sauvan ;

Que les ouvrages mis en vente et vendus par lui en 1863 et 1864, sont : 1° La Guerre des Dieux, etc., etc. (ici sont les titres de vingt autres ouvrages) ;

Que parmi ces ouvrages, les uns présentant dans toutes leurs parties un caractère d’immoralité et d’obscénité qui en rend la publication dangereuse pour les bonnes mœurs et les autres… (Ce jugement produit ici la distinction faite plus haut à l’égard des ouvrages du prévenu Poulet-Malassis) ;

Qu’en mettant en vente et en vendant ces ouvrages, Gay a commis le délit prévu et puni par les articles 1 et 8 de la loi du 17 mai 1819 ;

Qu’il a encore commis le même délit en mettant en vente et en vendant les gravures et dessins représentant des sujets obscènes, les uns en feuilles et les autres accompagnant quelques-uns des ouvrages ci-dessus indiqués, notamment les trois suivants …. etc, etc. ;

Que des mêmes faits rapportés ci-dessus, il résulte encore que Gay a encouru les peines portées par l’art.27 de la loi du 26 mai 1819, en vendant des ouvrages déjà condamnés, etc., etc. (Comme plus haut) ;

Qu’il a contrevenu à l’article 19 de la loi du 21 octobre 1814, en détenant et vendant des ouvrages sans nom d’imprimeur… (Mêmes motifs que ci-dessus)

Et enfin qu’il a contrevenu, pour atténuer ses torts, déclaré, comme dans la précédente poursuite, que les ouvrages qu’il a imprimés et vendus sont intéressants à conserver et à connaître au point de vue de la philosophie, des mœurs et de l’histoire ; qu’il n’a pas été dans sa pensée de fournir un aliment à la corruption et à la débauche, ni même de chercher dans son commerce une nouvelle source de profits ; qu’enfin il s’est protégé par l’autorisation de réimprimer un de ses ouvrages à un nombre déterminé d’exemplaires ;

Mais attendu que, même dans ce cas exceptionnel, Gay ne s’est pas conformé aux conditions expresses qui lui avaient été imposées ; que sa bonne foi ne peut être admise, surtout après une première condamnation, quand on le voit donner à ses prospectus une aussi grande publicité et répondre indistinctement aux demandes qui lui sont faites ; que d’ailleurs, sans avoir à examiner si la science des bibliophiles est sérieusement intéressée dans cette question, il est certain que cet intérêt ne saurait jamais prévaloir sur celui de la morale publique et des bonnes mœurs, auquel il ne peut être porté atteinte sous aucun prétexte ;

A l’égard de Randon,

Attendu que le 16 décembre dernier, il a été saisi dans son domicile des ouvrages obscènes, ainsi que des albums, des photographies et des dessins représentant des sujets obscènes ; que de l’instruction et de ses aveux, il résulte qu’après avoir été employé chez un libraire pendant plusieurs années, jusqu’au mois d’avril 1864, il s’est livré pour son compte au commerce de la librairie, en achetant des livres dans les ventes ou à des commissionnaires, tels que Blanche, et en les revendant soit des libraires, soit plutôt à des particuliers ; qu’il reconnait n’avoir pas un brevet de libraire, avoir été trouvé détenteur des ouvrages suivants qui ne portent pas de nom d’imprimeur (suivent les titres de cinq ouvrages) avoir mis en vente les ouvrages suivants, dont la condamnation judiciaire a été publiée, etc., ( quatre ouvrages sont indiqués), avoir mis en vente et vendu cinq autres ouvrages obscènes, et, en outre, des gravures, images et lithographies, soit en feuilles, soit en albums ;

Attendu que tous ces dessins représentent des sujets obscènes et que tous ces ouvrages offrent, ainsi qu’il a été déjà dit, dans leurs détails, comme dans leur ensemble, par la forme et par le fonds, le même caractère d’offense à la morale et aux bonnes mœurs ;

Que Randon s’est donc rendu coupable de contraventions et délits prévus et punis … (comme plus haut) ;

A l’égard de Hélaine,

Attendu que le 18 décembre dernier, il a été saisi dans son magasin de marchand d’estampes des cartes photographiques dont la vente n’est pas autorisée, et des cartes photographiques représentant des sujets obscènes ;

Qu’à l’égard de ces derniers, la spontanéité de la déclaration d’un des commis de Boivin peut faire naitre un doute sur le point de savoir s’ils appartiennent à ce dernier et s’il savait leur existence dans son magasin ; que ce doute doit lui profiter ;

Mais attendu qu’il est établi judiciairement que Boivin a vendu en 1864, à Randon notamment, un certain nombre de dessins ou gravures et de poupées représentant des emblèmes et des sujets obscènes, et qu’il s’est ainsi rendu coupable du délit et de la contravention punis et prévus par les articles 1 et 8 de la loi du 17 mai 1819 et 22 décret du 17 février 1852 ;

A l’égard de Margoutaud,

Attendu que le 13 janvier dernier, pendant le déménagement qu’opérait ce marchant relieur, il a été saisi en sa possession un grand nombre des ouvrages indiqués ci-dessus comme outrageant la morale et les bonnes mœurs ; qu’après avoir avoué que depuis quelque temps il s’était livré à la vente des livres obscènes, il est revenu sur cet aveu, en prétendant qu’il s’était toujours borné à exercer son commerce de relieur, et que tous les livres trouvés en sa possession ne lui avaient été remis que pour être brochés et reliés ;

Mais qu’il n’est pas pas possible d’admettre cette dernière version quand on rencontre à la fois tant de livres obscènes et 44 exemplaires d’un même ouvrage, et quand il ne peut indiquer ni les personnes qui les lui auraient envoyés, ni même signés propres à les reconnaitre sans les compromettre et sans écrire leurs noms ; qu’il a été aussi trouvé en sa possession des gravures et lithographies représentant des sujets obscènes (suivent six noms de dessins obscènes), qui évènement n’avaient pas été par lui achetés que pour vendre et en tirer profit ;

Qu’il en résulte donc contre Margoutaud la preuve d’avoir, à Paris, en 1864, exercé le commerce de la librairie sans avoir obtenu le brevet exigé par la loi ; d’avoir, faisant le commerce, été trouvé détenteur d’ouvrages sans nom d’imprimeur, savoir (suit la désignation de dix ouvrages dont nous avons déjà donné les titres) ; d’avoir, dans le même temps, mis en vente et vendu des ouvrages dont la condamnation a été publiée dans les formes prescrites, savoir (cinq ouvrages sont cités) ; d’avoir, dans le même temps, commis le délit d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs en mettant en vente et en vendant les ouvrages ( 22 déjà nommé) ;

En mettant en vente et vendant des gravures et lithographies représentant des objets obscènes ; les unes en feuilles, les autres accompagnant les livres ci-dessus désignés ;

Et enfin d’avoir mis en vente ou vendu des dessins non autorisés par l’administration, ce qui constitue les délits et contraventions prévus et punis par les art. 24 du décret du 17 février 1852, 19 de la loi du 26 mai 1819, 1er et 8 de la loi du 17 mai 1819 et 22 du décret du 17 février 1852 ;

A l’égard de Chauvet,

Attendu que le 7 janvier dernier, il a été sais au domicile de ce prévenu et dans le bureau qu’il occupe comme employé dans l’administration des Petites-Voitures, des photographies et une grande quantité de dessins coloriés ou non coloriés représentant des sujets obscènes, les uns terminés, les autres en voie d’exécution ; qu’il résulte de ses aveux que ces dessins étaient en partie commandés et destinés à être vendus, et que depuis deux ans il composait ou copiait des dessins de même nature et les vendait à diverses personnes, notamment à Blanche ;

Qu’il est également établi et avoué par le prévenu qu’il a vendu l’ouvrage intitulé … (un ouvrage déjà indiqué) ;

Qu’il résulte de ces faits que Chauvet a commis à Paris, depuis moins de trois ans, le délit d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs en vendant des dessins et aquarelles, ainsi que l’ouvrage intitulé (un ouvrage déjà indiqué) , et une contravention en vendant des dessins non autorisés par l’administration, délit et contravention prévus punis par les articles 1 et 8 de la loi du 17 mai 1819 et 22 du décret du 17 février 1852 ;

A l’égard d’Halphen,

Attendu que s’il a échangé avec Hélaine contre des livres quelques dessins obscènes, cet acte isolé ne saurait constituer à sa charge la publicité nécessaire pour justifier le délit d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs et la contravention qui lui sont reprochés ;

Le renvoie de la poursuite sans dépens ;

Et à l’égard de tous les autres prévenus ;

Vu les articles précités,

Vu aussi l’article 365 du Code d’instruction criminelle et l’article 463 au profit de Blanche, de Gay, de Randon, de Hélaine et de Margoutauc,

Condamne Poulet-Malassis à une année d’emprisonnement et à 500 fr. d’amende ; Sauvan, à quatre mois d’emprisonnement et à 100 fr. d’amende ; Gay, à quatre mois d’emprisonnement et à 500 fr. d’amende ; Bayard, à trois mois d’emprisonnement et à 100 francs d’amende ; Margoutaud et Randon, chacun à deux mois d’emprisonnement et à 100 fr. d’amende ; Boivin, Hélaine et Chauvet, chacun à un mois d’emprisonnement et à 100 fr. d’amende ; les condamne chacun à un dixième des dépens ;

Déclare toutes les condamnations ci-dessus recouvrables par la voie de la contrainte par corps, et prononce la solidarité entre Blanche, Sauvan, Poulet-Malassis et Bayart :

Déclare confisqués les livres, dessins et objets qui ont été saisis et qui sont retenus comme éléments des condamnations ci-dessus prononcées ; dit qu’ils seront détruits, ainsi que les exemplaires et reproductions qui pourront être saisis ultérieurement ;

Fixe à un an la durée de la contrainte par corps contre chacun de ceux dont les condamnations pécuniaires s’élèveraient au-dessus de 300 fr.

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Clemenceau, publiciste américain

Georges Clemenceau a eu de très nombreuses vies. Dont une vie américaine commencée le 28 septembre 1865 avec son arrivée à New York, après une traversée de l’Océan sur un vaisseau britannique, depuis Liverpool. Il avait d’abord rejoint l’Angleterre le 25 juillet 1865 en compagnie de son père. Clemenceau avait alors vingt-quatre ans et il venait d’être fait docteur en médecine.

« Ce que je vais faire ? Mais je n’en sais rien. Je pars, voilà tout. Le hasard fera le reste, peut-être chirurgien dans l’armée fédérale, peut-être autre chose, peut-être rien ». Pourquoi Clemenceau conçut-il, au début de 1865, d’aller aux États-Unis ? Jean-Baptiste Duroselle, son célèbre biographe, concède que les raisons n’en sont pas certaines. Peut-être un dépit amoureux a-t-il été déterminant. Peut-être la surveillance policière dont il savait être l’objet à Paris, en tant que jeune républicain ostensiblement hostile à Napoléon III, a-t-elle compté. Peut-être encore ne voulait-il pas continuer d’être soutenu financièrement par son père, Benjamin Clemenceau, ou le besoin de gagner sa vie autrement qu’en exerçant comme médecin à la campagne. Peut-être son intellectualisme et sa séduction pour les mondes anglo-américains le portaient-ils aussi bien à vouloir traduire en France Herbet Spencer ou Stuart Mill qu’à découvrir cette curieuse République qu’est alors l’Amérique aux yeux de nombreux Français. Et puis il y a son admiration pour Abraham Lincoln, une admiration d’autant plus grande que Georges Clemenceau, du haut de sa toute jeunesse, abhorre l’esclavage.

C’est tout sauf un bohémien qui débarqua en compagnie de son ami Geffroy Dourlen à New York, les deux jeunes gens s’installant d’abord au 21 Beekman Street, soit dans un quartier de Manhattan prisé par les Français de New York. La légende veut même que Louis-Napoléon Bonaparte ait séjourné trente ans plus tôt au 21 Beekman Street. Le jeune Georges Clemenceau disposait, à son arrivée, de ce qu’il est convenu de nos jours d’appeler un réseau. Aussi eut-il souvent le loisir de se rendre dans les bureaux du New York Tribune, auprès duquel il avait été introduit. « Il fréquentait les cercles politiques, écrit Duroselle, l’Union League Club ainsi que Tammany Hall, quartier général du Parti démocrate, destiné à la célébrité. Enfin on le voyait souvent dans les bibliothèques : Astor Library dans Lafayette Street, à qui il dédicaça un exemplaire de sa thèse ; le Cooper Institute, ouvert de 8 heures du matin à 10 heures du soir ».

Ces occupations intellectuelles ne furent ponctuellement contrariées que par des pensées parasites relatives aux dettes contractées par Clemenceau à Paris, par ses problèmes oculaires et par son hésitation durable entre l’idée de s’installer aux États-Unis et celle de revenir en France. De l’argent, il finit par en avoir un peu et autrement que par son père. Grâce à Eugen Bush, un « jeune et brillant avocat qu’il avait connu à Paris », il obtint un poste d’enseignant de français dans un lycée de jeunes filles à Stamford dans le Connecticut. Et le journal Le Temps lui payait enfin les articles qu’il y publiait depuis 1865 sous pseudonyme dans une rubrique intitulée Lettres d’Amérique. Clemenceau n’en était pas moins las de devoir faire chaque jour l’aller-retour entre New York et Stamford car si le nombre d’heures de cours des professeurs à Stamford était faible, ils étaient néanmoins tenus d’être quotidiennement disponibles dans les locaux de l’établissement…

 

L’humour et le bâillon. Quand la censure théâtrale frappait ‶L’Homme à l’oreille coupée″ en 1900.

Bien qu’oublié de nos jours, Francis de Croisset fut une plume parmi les plus prolixes de Paris entre 1900 et son décès en 1937. Né Edgar Franz Wiener le 22 janvier 1876 « dans une petite commune de la province de Brabant » en Belgique, il suit des cours de philosophie et de lettres à l’Université de Bruxelles où il obtient une licence en droit. En 1895, il décide de « tenter la Grande aventure » de Paris. Bien lui en a pris. Il s’y distingue très vite sous le nom d’emprunt Francis de Croisset en tant que poète (Musset et Baudelaire sont ses références absolues), journaliste (Gil Blas, L’écho de Paris, Le Matin, Le Journal, Le Figaro, Le Gaulois), et comme dramaturge. Le jeune homme a beaucoup d’esprit, et autant d’imagination. Le tout auréolé d’un certain cynisme, selon le mot de son biographe Pierre Barillet (Les Seigneurs du rire. Flers – Caillavet – Croisset, Paris, Arthème Fayard, 1999, p. 385). C’est ce « cynisme », ce « sens de la provocation » dirait-on aujourd’hui, qui valut à Francis de Croisset plus d’une difficulté avec la censure. Ce fut le cas dès L’Homme à l’oreille coupée, une comédie en trois actes, cosignée avec Jacques Richepin et créée au Théâtre de l’Athénée, le 23 janvier 1900(*). « Après cinq représentations, raconte Pierre Barillet, le 27 janvier, la pièce est interdite par mesure arbitraire, et reprise quatre jours plus tard, le 2 février, et non sans humour sous un titre différent : Une mauvaise plaisanterie ». On prête à Francis de Croisset l’intention d’avoir régulièrement « cherché » la censure théâtrale à des fins publicitaires – on ne parlait pas encore de « faire du buzz ». Cette considération importa peu au journaliste, écrivain et homme politique Henry Fouquier (1838-1901) qui, dans la tribune ci-après publiée dans Le Temps du 13 février 1900, livra l’une de ses dernières batailles contre une censure théâtrale dont L’humour et le bâillon raconte la laborieuse suppression.

*

La Société des auteurs dramatiques vient d’adresser à la censure un petit « billet » qui ne sera pas agréable à celle-ci. Il s’agit, dans cette note, de l’interdiction prononcée contre une pièce de théâtre, après coup et alors que cette pièce avait obtenu le visa du Bureau des théâtres. La Société des auteurs proteste. Mais il ne faudrait pas se tromper sur le sens de la protestation. Je ne crois pas un instant que la Société des auteurs, représentée par un homme tel que M. Halévy, ait approuvé, en son texte primitif, une pièce comme celle dont il s’agit L’Homme à l’oreille coupée. Elle n’ a pas entendu défendre, au nom de la liberté, une œuvre qui avait choqué les moins pudibonds. Il n’est pas question d’un fait particulier, mais d’un principe. Et, sur ce principe, la Société des auteurs paraît avoir pleinement raison.

Lorsque, maintenant l’institution antique de la censure, on a voulu lui donner un autre nom, on a essayé de faire une chose juste en soi et qui correspondait à la réalité. La coutume l’a emporté. La censure est restée la censure, au moins de nom. Mais, sous le gouvernement de la République, elle est devenue tout autre chose qu’autrefois. Jadis, l’Etat entendait à la fois jouer un rôle dans la direction de l’esprit public et exercer une sorte de droit régalien sur les œuvres de l’intelligence. Il a dû, dans notre très libre démocratie, abandonner cette double prétention. Son droit et son devoir sont tout autres. Il ne juge plus les doctrines et leur expression. Suivant une tendance qui s’étend jusqu’à l’exercice de la justice, ce qu’on a appelé le « garantisme » remplace la raison d’Etat. De tribunal arbitraire, la censure est devenue un tribunal arbitral. La théorie, c’est que les manifestations de la pensée sont absolument libres. Nul pouvoir ne saurait les contrôler et les atteindre à l’avance. Elles ne sont tangibles que lorsqu’elles sont délictueuses au regard du droit commun, et il est bien clair que le « lecteur royal » a vécu. Mais le droit commun, pour les directeurs de théâtres et pour les auteurs, est fort redoutable : Pour ne citer qu’un exemple, avoir un couplet coupé n’est rien à côté d’une condamnation pour outrage aux mœurs. La censure protège moins les oreilles du public qu’elle ne fixe, pour les auteurs et les directeurs, la limite des libertés qu’ils peuvent prendre sans s’exposer aux rigueurs des lois. C’est ainsi que doit être entendu le rôle de la censure sous la République et c’est ainsi qu’il est pratiqué. Aussi « Anastasie », fort oubliée et qu’on laissait tranquille, vivait-elle en bonne intelligence avec directeurs et auteurs.

Seulement, en revanche de leur soumission, ceux-ci voulaient pouvoir compter sur une sécurité. Leur manuscrit visé, leur mise en scène montrée à la répétition, ils estimaient être à l’abri de toute aventure, sauf dans le cas d’un grave désordre qui ne s’est pas produit dans l’espèce dont il s’agit. Entre la censure et le théâtre, une sorte de contrat bilatéral se crée. C’est la thèse que j’ai, jadis, soutenue à la tribune de la Chambre, à propos de Thermidor. Je fus combattu et battu par des ministres amis qui trouvaient que j’avais raison. Mais il y avait, là-dessous, de la politique, Robespierre, M. Clemenceau et le « bloc ».

Aujourd’hui, rien de semblable et la politique, pas plus que la liberté de l’art, ne sont de rien dans l’affaire. Pourquoi ne pas en parler nettement ? Un peu énervées par de longues complaisances dont le mauvais goût du public ne s’est que trop fait complice, la censure a fait une « gaffe ». On l’a vivement constatée. Le censeur responsable sévèrement a eu l’oreille fendue. La Société des auteurs dramatiques a formulé un rappel à une jurisprudence que personne ne songe contester. L’incident me semble clos. L’essentiel, c’est que l’attention de la censure reste éveillée et que, d’autre part, après trop de faiblesses, elle n’exagère pas les rigueurs. On a pu le craindre quand on l’a vue interdire, sur une affiche, le mot « sergot », pour désigner les gardiens de la paix. « Sergot » n’est que de la langue familière et populaire et n’est pas injurieux en soi. L’interdiction de ce vocable a été demandée, d’ailleurs, par le préfet de police. Il paraît que les gardiens de la paix étaient furieux. A la place du préfet, j’en aurais simplement envoyé une douzaine à la première représentation du drame où le « sergot » est montré sous les traits d’un héros. Ils auraient entendu la foule l’acclamer et en auraient conclu que « sergot » se prend aussi en bonne part, comme disent les grammairiens. Cette solution eût été la meilleure et on me permettra de penser qu’elle eût été spirituelle et parisienne. Mais ce n’était pas une solution administrative ».

Henry Fouquier

*

(*) Pierre Barillet résume ainsi cette pièce : « Edmond, un jeune viveur, revient d’un voyage en Egypte mutilé par un chef nègre qui lui a coupé « les oreilles » pour le châtier d’avoir séduit son épouse. Cette nouvelle n’est qu’une invention forgée par Claude, son vieux valet de chambre et destinée à écarter de son maître tous les parasites et les compagnons de débauche. La nouvelle se propage rapidement et provoque un chœur de commisérations chez les amis et maîtresses du jeune homme. Le futur beau-père d’Edmond, soucieux d’assurer sa descendance, l’oblige à rompre ses fiançailles avec sa fille Rose. Les quiproquos se multiplient. Au téléphone : « Ne coupez pas… mais non, je ne parle pas de ça », etc. Mais la mère de Rose est en désaccord avec son époux. Elle estime que l’impuissance d’un mari est garante de fidélité… Les jeunes mariés reviennent d’un (très long) voyage de noces flanqués de jumeaux qu’on fait passer pour les enfants adultérins du père de Rose ! »

Péguy, les canulars de l’ENS et l’« atteinte à la dignité humaine »

De l’humour. Dans les deux textes ci-après, Félicien Challaye, camarade de promotion de Charles Péguy à l’Ecole normale supérieure raconte d’abord comment Péguy a cherché à se dérober au canular à son arrivée en 1894 à l’Ecole, puis comment il a échoué à être élu chef de canular.

Je ne constatai la présence de Péguy qu’après la semaine d’innocentes brimades infligées par les anciens aux nouveaux, ce qu’on nomme en argot normalien le canular.

Pendant ces sept jours, les nouveaux, les gnoufs[1], étaient les domestiques des anciens, utilisés à transporter d’une turne[2] à l’autre les livres, les cahiers, les notes, tous les biens des carrés et des cubes[3]. Ils leur servaient aussi de jouets, en des séances récréatives dirigées par le chef de canular. Notre ahurissement amusait les normaliens quand, la nuit, ils venaient nous retourner dans nos lits ; quand, le jour, ils nous faisaient combattre les uns contre les autres à coups de traversin, ou quand ils nous conduisaient, enveloppés chacun dans un drap de lit transformé en suaire, baiser la dernière vertèbre du méga[4] ; un squelette de mégathérium, dont l’ancienneté symbolisait les plus lointaines traditions de l’école. On contait qu’il y a quelques dizaines d’années, un gnouf ayant refusé d’accomplir ce geste, qu’il jugeait déshonorant, Jaurès improvisa un magnifique discours, flétrissant cette manifestation d’un monstrueux irrespect, et exprimant l’indignation éprouvée par l’archicube méga devant un scandale dont il n’avait jamais encore été témoin…

Après plus d’un demi-siècle, bien des détails de ces pittoresques scènes vivent encore devant mes yeux. Je vois s’agiter avec une verve extraordinaire le chef de canular, le cube Feyel ; j’écoute ses mots d’esprit que rendait encore plus piquants un bégaiement léger. Je me rappelle la stupeur du petit provincial bien élevé que j’étais quand je l’entendis hurler; après la bataille aux traversins : « Le combat ayant eu lieu à l’arme blanche, il n’y a pu y avoir que des pertes de même couleur ».

Le dernier soir du canular, au cours d’une vaste assemblée, certains nouveaux devaient s’exhiber en grimpant sur un poêle, pendant que quelques anciens ; qui souvent avaient été au lycée leurs camarades, chantaient une chanson dénonçant leurs ridicules physiques ou moraux. J’entends encore le refrain de la chanson consacrée à notre camarade Albert Mathiez, dont la douceur n’était point la qualité dominante :

« C’est épatant :

Rouspétait tout le temps ».

À la fin de cette séance, le chef de canular proclamait qu’il n’y avait jamais eu de gnoufs, qu’il n’y avait plus que des conscrits[5]. Un bal animé, où les plus jeunes d’entre nous faisaient fonction de danseuses, mettait fin au canular. Puis cubes et carrés invitaient les conscrits à prendre le thé dans leurs turnes. Je fus invité par Paul Crouzet, le futur historien de la littérature, qui devait devenir inspecteur général de l’instruction publique, et qui partageait sa turne avec Gustave Téry. Sur le pas de la porte, j’entendis la grosse voix de Crouzet faire à mon sujet un calembour, que j’ai dû plus d’une fois subir : « Dans cette maison, tu travailleras, Challaye, de nécessité »…

Dans cette période de la vie normalienne, qui avait l’avantage de faire se connaître les membres des diverses promotions, et aussi les nouveaux venus entre eux, comment se fait-il que je ne remarquai point une silhouette aussi originale que celle de Péguy et qu’au contraire elle me frappa de suite après la fin de cette semaine fatidique ?

On me conta que Péguy, dès son succès au concours de l’École, avait déclaré les brimades du canular contraires à la dignité humaine, proclamé sa décision de ne point s’y plier, annoncé sa ferme résolution de casser la figure au premier des anciens venus pour le canuler ; et que l’administration, connaissant son énergie, redoutant un esclandre, l’avait invité à rester chez lui huit jours de plus.

Cette explication me parut confirmée quand j’appris que, quelques jours avant l’entrée de l’École, Péguy avait, pour exprimer son refus d’accepter le canular, convoqué en un café quelques camarades amis, dont Albert Mathiez. Celui-ci conduisit à la petite réunion son cousin et correspondant ; c’est de sa fille que je tiens ce récit.

Le bruit se répandit, parmi les normaliens, que Péguy n’avait pas comme nous subi le canular, et que l’administration avait reculé devant son énergie.

À mes yeux, comme aux yeux de tous les nouveaux, cet « on-dit » lui conféra un extraordinaire prestige, dès le début de notre vie commune.

*

(…) Une amusante agitation secoua les conscrits quand il s’agit d’élire le futur chef de canular. Il y eut de nombreux candidats. Fidèle à ses convictions antérieures, Péguy posa sa candidature en qualité d’anti-canulariste : son élection signifierait la fin d’une tradition stupide, comportant des violences attentatoires à la dignité d’autrui. Bien que ne me sentant aucune vocation pour la conduite de ces manifestations collectives, je fis aussi acte de candidat, me proclamant canulariste modéré. Personnellement, j’avais trouvé utile et pittoresque cette semaine pendant laquelle les membres des diverses promotions, mêlés les uns aux autres, arrivaient à se mieux et plus vite connaître. Je proposais de supprimer les brimades vraiment désagréables, celles qui se produisaient la nuit et troublaient le sommeil, tout en maintenant, dans l’ensemble, l’antique tradition de l’école ; idée que, dans mon affiche électorale, je symbolisai par la formule : « Ne contristons point le Méga ». (Dans le numéro de l’Illustration consacré à l’école Normale à l’occasion de son centenaire, la phrase figure sur l’image reproduisant le mégathérium, inscrite sur le socle au-dessus duquel se dresse le gigantesque squelette).

Je crois me rappeler que Péguy recueillit seulement les voix de ses coturnes, et encore. Je n’obtins pas une seule voix ! Mes camarades avaient bien apprécié l’incapacité où j’aurais été de conduire un canular ! Un des candidats avait fait une campagne animée de mots d’esprit et même de calembours : « Que fait la brebis ? Elle bêle… Votez pour lui ! ». Paul Elbel fut élu chef de canular, préludant par ce triomphe à d’autres succès électoraux et parlementaires (il devint plus tard député des Vosges, puis ministre de la Marine marchande, avant de mourir prématurément).

Félicien Challaye, Les Deux Péguy, Editions Amiol-Dumont, 1954.

[1] Ainsi appelait-on alors un nouveau reçu à l’école normale supérieure. Après avoir passé un rite initiatique (le canular), le gnouf devenait un conscrit. L’expression ne désigne plus de nos jours que tout élève de première année.

[2] La « t(h)urne » désigne une chambre de Normalien, en argot de l’école normale supérieure. Et un « coturne » est un camarade de chambre, dans le même argot.

[3] Le « carré » est un élève de deuxième année, et le « cube » est un élève de troisième année.

[4] Cette expression désigne, en argot de Normalien, le « week-end d’intégration » à l’école normale supérieure. « Historiquement, comprend-on, les élèves entrant à l’École étaient invités à se prosterner devant un fossile de Megatherium conservé à la Bibliothèque de lettres. Le fossile a depuis disparu, et le Mega, lui, s’est adapté… ».

[5] En argot de l’Ecole normale supérieure, un « conscrit » est un étudiant de première année.

L’humour anglais, l’humour américain

Dans L’Humour et le bâillon, l’on montre que dans la première moitié du XXe siècle, la réception de la culture américaine en France consiste en une curiosité portant très largement sur ce que l’on conçoit dès les années 1900 d’appeler « l’humour américain », lequel vient concurrencer « l’humour anglais » dans la topographie des genres nationaux en matière d’humour excitant alors écrivains et philosophes français. Le succès éditorial de l’Anthologie des humoristes anglais et américains (du XVIIe siècle à nos jours) de Michel Epuy en est la preuve (ci-après la préface et la table des matières de la 5e édition, parue en 1925).

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La curiosité française pour l’« humour américain » est alors empreinte de bienveillance et de distance dans les années 1900. Il s’agit de l’humour de Mark Twain, en littérature, celui des films américains ayant pu être alors distribués en France et dont on peut faire le recensement en dépouillant la revue hebdomadaire Cinémonde. Cette curiosité est souvent bienveillante. « Si vous aimez l’humour américain » : c’est ce que Cinémonde fait valoir à ses lecteurs le 30 septembre 1937 à propos du film Café métropole. Dans la même livraison, il est question de savoir si Raimu et Fernandel seront les Laurel et Hardy français (voir le texte dans la galerie ci-après). Mais la curiosité française d’alors pour « l’humour américain » peut être agacée, voire distante. Lorsque, par exemple, l’on se demande si le talent de Max Linder n’est pas au moins équivalent à celui de Chaplin ou de Buster Keaton ou lorsque, admiratif des œuvres de Walt Disney, le critique Paul Souillac se demande si la France avait « abandonné à l’humour des Américains ce genre qu’elle a si bien pratiqué », le dessin animé (Paul Souillac, Le Cinéopse, n° 186, février 1935 : texte édité ci-après dans la galerie).

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Plusieurs années plus tôt, cet agacement avait eu pris la forme d’une réplique courroucée du journaliste et écrivain Adolphe Brisson à l’introduction (« Mark Twain et l’humour ») que l’écrivain Gabriel de Lautrec avait commise  pour ses Contes choisis de Mark Twain (Paris, Nelson éditeurs, 1900). Adolphe Brisson ne s’intéresse d’ailleurs pas tant à ce que de Lautrec dit de l’« humour américain » qu’à ce qu’il dit… des auteurs anglais. C’est dire si l’introduction aux « contes » de Mark Twain lui a servi de prétexte pour s’en prendre… à l’anglophilie ambiante (sur cette question, voir nos développements dans La langue française et la loi).

 

Mark Twain et l’humour (Gabriel de Lautrec)

IL Y A longtemps que le nom de Mark Twain est célèbre en France, et que ce nom représente ce que nous connaissons le mieux de l’humour américain. D’autres écrivains du même genre, Arthemus Ward, par exemple, ont eu grand succès chez leurs concitoyens et en Angleterre, mais leur plaisanterie est trop spéciale pour nous toucher. Ou bien elle consiste en jeux de mots véritablement intraduisibles dans notre langue, et dont toute la saveur nous échapperait. Ou bien leur verve s’exerce sur des sujets usuels, familiers aux Américains, qui saisissent immédiatement l ‘allusion, laquelle demeure une lettre morte pour nous. L’humour de Mark Twain est plus accessible. Ses plaisanteries sont d’un intérêt plus général. Leur sel touche notre langue. Comme tous les grands écrivains, il a su devenir universel tout en demeurant national. Par les sources où il a puisé son humour, par la peinture qu’il nous présente d’une société, d’une époque, et de mœurs déterminées, par la tournure d’esprit et par l’interprétation, il est en effet profondément et intimement américain.

Ses ouvrages ne sont, d’ailleurs, que le reflet de son existence mouvementée, aventureuse, marquée au coin de la plus étrange énergie, et tellement représentative de celle de ses contemporains. Samuel Langhorne Clemens, qui prit plus tard le pseudonyme de Mark Twain, naquit à Florida, petit hameau perdu du Missouri, le 30 novembre 1035. La grande ville la plus proche était Saint-Louis, qui ne comptait pas, d’ailleurs, à cette époque, plus de dix mille habitants. Ses parents s’étaient aventurés dans ces solitudes avec l’espoir de faire fortune dans un pays neuf. Mais leur espoir fut déçu. Et après la mort de son père le jeune Clemens dut se préoccuper de gagner promptement sa vie.

Il entra dans une petite imprimerie de village dirigée par son frère aîné, mais son tempérament aventureux se dessinait déjà, et vers dix-huit ans il partit, voyagea à travers tous les États de l’Est, travaillant quelque temps dans des imprimeries de diverses villes, puis soudain se décida à faire les études nécessaires pour être pilote sur le Mississipi. La navigation fluviale était alors très importante, presque tout le trafic commercial se faisant par eau,’ et la situation de pilote, qui demandait des aptitudes et des études sérieuses, était des plus avantageuses et des plus recherchées. Mais juste au-moment où le jeune homme venait de recevoir son brevet, la guerre civile éclata entre les États du Nord et les Esclavagistes du Sud. La navigation commerciale cessa du coup complètement. Le frère aîné de notre héros, chargé d’une mission officielle dans le Nevada, lui offrit de l’emmener avec lui. Pendant toute une année Mark Twain parcourut les territoires de chasse, menant une vie aventureuse et charmante. En même temps il faisait ses débuts d’écrivain, en envoyant des articles à l’Entreprise territoriale, journal de Virginia-City. Ses articles furent remarqués. Ce fut alors qu’il adopta son pseudonyme, souvenir de sa carrière de pilote si prématurément interrompue, mais dont il avait cependant conservé de vivantes impressions qu’il utilisa dans ses livres. Les pilotes du Mississipi, pour annoncer la profondeur des eaux, dans les passages difficiles, criaient : « Mark three ! Mark twain ! Troisième marque ! Deuxième marque ! » Ce cri pittoresque plut au jeune Clemens et devint sa signature désormais.

Un article, dans lequel il attaquait violemment les abus de certains organisateurs, lui attira un duel. L’incident n’eut pas de suites fâcheuses, en lui-même, car au dernier moment l’adversaire de Mark Twain lui fit des excuses. Mais le duel était rigoureusement poursuivi sur le territoire de Nevada, et Twain dut se réfugier en Californie. Il eut un moment la pensée de tenter la fortune aux mines d’or. Heureusement, pouvons-nous dire, il ne réussit pas à trouver le moindre filon. Son succès dans ce sens nous eût peut-être privés des trésors qu’il a trouvés en exploitant une veine plus heureuse…

La vie aventureuse continue, Mark Twain part à Hawaï pour le compte d’un journal de Sacramento. Puis il revient en Californie et donne des conférences sur son voyage. Il accompagne un pèlerinage en Terre Sainte, comme correspondant d’un journal. De ce voyage il rapporte un livre, Les Ingénus en voyage (The Innocents Abroad), qui assure sa célébrité. Puis, de nouveau, des conférences. A ce moment, la situation de l’écrivain commence à prospérer. Il se marie et fait un mariage d’amour, attristé, plus tard, par la mort tragique ou prématurée de ses enfants. Il publie : L’Age d’or, Tom Sawyer, Le Prince et le Pauvre.

Le produit de ses livres lui a permis de renoncer au travail de journaliste et aux conférences. Sa situation est prospère. Mais les spéculations malheureuses d’une maison d’éditions qu’il avait commanditée lui font perdre tout le fruit de ses labeurs. Il se retrouve, déjà âgé, avec cent mille dollars de dettes. Alors il part, en 1895, pour faire le tour du monde, simplement, et le livre qu’il publie comme impressions de voyage : En suivant l’Équateur, suffit à payer toutes ses dettes. Les années suivantes, il voyage en Europe, retourne en Amérique, puis repart pour l’Angleterre, où il est reçu avec grand honneur. Cependant il est vieux et souffre d’une affection cardiaque qu’il ne fait rien pour ménager. Ceux qui lui ont rendu visite nous le représentent confiné dans son lit, mais un esprit toujours jeune, alerte, et fumant le cigare du matin au soir, malgré les observations de ses médecins. En 1909, il perd sa fille qui avait toujours vécu avec lui, et qui meurt tragiquement dans son bain. Dès lors l’état du vieillard empire. Et le 20 avril 1910, âgé de soixante-quinze ans, cet humoriste meurt d’une maladie de cœur.

C’est que, La Bruyère l’a dit, il faut plus que de l’esprit pour être auteur. Et surtout pour être un bon humoriste. Tous ceux que j’ai connus, ayant du talent, avaient des âmes délicieuses. Ce don de l’observation qui permet de découvrir soudain le côté vivant des hommes et des choses, et de s’exprimer par le trait pittoresque et juste, ne va pas sans une grande sensibilité. Et que l’on se garde de prendre ce mot dans son acception vulgaire, banale. Sensibilité n’est pas synonyme de sensiblerie. Je dirais volontiers que ces deux termes sont exclusifs l’un de l’autre. Les gens qui larmoient sans cesse, et sans raison, n’ont pas l’âme très sensible. Ce sont des sots égoïstes qui s’apitoient sur leur propre faiblesse. Ce sont ceux qui versent des torrents de larmes, comme les personnages de Chateaubriand, dans les premiers moments de leur affliction, mais qui sont vite consolés. Un torrent, par définition, s’épuise soudain.

Chez le véritable humoriste, la sensibilité s enveloppe d’un voile exquis de pudeur. Il a peur de paraître exagéré et vulgaire. Il redoute même le suffrage des sots, et s’emploierait volontiers à les mystifier pour les dégoûter de le lire. Ayant le sens délicat de la mesure, comme le poète a le sens du rythme, il déteste tout ce qui est exagéré et par suite faux, et devient féroce, d’une férocité de brave homme et de justicier, en face des outrances de la sottise humaine. Mais, en revanche, quelle joie, quand le bon humoriste se trouve en présence d’un autre humoriste, aussi ingénu, aussi sincère que lui, aussi disposé à s’amuser de la vie, avec une sorte de pitié émue ! Il ne doit pas y avoir de plaisir plus délicat que celui de deux hommes charmants et naïfs, en même temps qu’avertis, qui se rencontrent pour échanger des impressions fugitives, auxquelles ni l’un ni l’autre n’attachent la moindre importance, parce qu’ils savent que c’est la vie, et qu’il convient, avant tout, d’être jovial. Je m’imagine la joie profonde de l’admirable Alphonse Allais, en retrouvant dans l’autre monde l’âme du délicieux Sam Weller de Dickens. Quelles plaisanteries terribles a-t-il dû lui faire ! Et ils ont causé pendant des heures (dans l’éternité le temps est pour rien), débitant gravement, chacun à son tour, les choses les plus insensées, jusqu’au moment où ils n’y ont plus tenu, et où ils sont partis en éclats du plus joli rire, du plus cordial, à l’idée de ce que penserait le père de Sam Weller, le « gouverneur », s’il descendait, juste à ce moment-là, du siège de sa diligence pour venir boire un verre avec eux.

Ce serait évidemment un verre de whisky. L’humour, sous sa forme la plus précise, est en effet une des caractéristiques de l’esprit anglais. Et Dickens est le prophète de l’humour. Mais il y en a quelques-uns qui, avant lui, en sont les dieux, comme Allah a précédé, de toute éternité, Mahomet. Si l’on voulait remonter aux origines classiques, on trouverait l’humour dans Shakespeare, comme tout le reste. La formule moderne de l’humour, plus exacte mais plus étroite, se retrouve chez Addison. Il ne lui manque, c’est peu de chose, que le génie. Swift en avait assez pour deux. Tout le monde connaît, en France, les Voyages de Gulliver, où l’on trouve l’application des meilleurs et des plus puissants procédés humoristiques, mis au service d’une conviction âpre et profonde, à laquelle le style direct ne suffit pas. Swift ne fait pas d’esprit pour l’esprit. On l’eût peut-être étonné en lui disant qu’il en avait. Ce n’est pas l’humour moderne, un peu diminué et dilettante, et se complaisant et s’amusant à des trouvailles heureuses dans le détail. C’est un homme aux passions violentes, aux sentiments exaspérés par la conviction, trouvant, à force de fureur, le mot juste et qui porte, et qui sait aussi, pour accentuer la valeur de son ironie, la présenter sous une forme froide, avec une logique déconcertante qui rend mieux la passion cachée et ardente que toutes les clameurs et tous les gestes. Son génie puissant n’est pas joyeux. L’humour est fait d’observation profonde. Quand on sait distinguer, avec clairvoyance, les côtés amusants des choses, c’est que l’on sait voir, et l’on voit tous les aspects, les tristes comme les gais. Il est même fort possible que le sens de l’humour ne s’éveille qu’aux froissements de la vie. Voici le paradoxe usuel sur la tristesse des auteurs gais. Il est si vieux qu’on lui doit quelque respect. Cependant Swift et Dickens, si toute la vie de celui-là et la jeunesse de celui-ci n’avaient été laborieuses et humiliées, auraient-ils écrit le Tonneau ou les aventures de Copperfield ? Les médiocres maudissent la vie, quand elle est dure pour eux. Les gens d’esprit la racontent et nous font rire ou pleurer, parfois les deux successivement. Ils se réjouissent des sources fécondes que le pic du malheur fait soudain jaillir à leurs pieds. Ils trouvent dans l’opposition des jours le prétexte à mille imaginations fantasques, dont ils s’amusent délicieusement. Il y a cent manières dans l’humour. Mais c’est toujours un contraste, ou presque toujours.

L’antithèse est, en effet, le plus puissant des procédés littéraires, comme de tous les procédés. Une couleur ressort par l’opposition avec la couleur opposée. Et cela est vrai de l’écriture comme des tableaux. C’est à l ‘antithèse que Victor Hugo, poète indiscutable et admirable, mais le contraire d’un humoriste, a dû les meilleurs de ses effets. Le ver de terre est amoureux d’une étoile, et Quasimodo de Esméralda. Il serait curieux d’examiner quelles déformations subit le procédé en question pour passer de la poésie à l’humour. Au fond, le mécanisme de l’âme est probablement des plus simples, et peu de chose fait la différence entre les manifestations les plus diverses de l’esprit humain. Il en est de même en chimie, car les lois sont les mêmes partout.

Que cette antithèse, d’ailleurs, et ce contraste, soient dans la forme ou dans l’idée, Fielding, l’humoriste anglais, exposera posément, avec un luxe de détails, la vie de Jonathan Wild, le Grand. Il se trouve que Jonathan Wild est un voleur de grands chemins. La situation élevée où il parvient à la fin de sa carrière consiste à être pendu. Dickens donne une valeur étrange aux détails les plus insignifiants. Ces détails ne sont d’ailleurs insignifiants qu’en apparence, et seulement pour ceux qui ne savent pas voir la vie intime des choses. Écoutez la conversation entre la bouilloire et le grillon, dans les Contes de Noël. Pour l’humoriste, comme pour le poète, et comme pour le messager de Jupiter dans la fable de La Fontaine, tout ce qui vit, fût-ce de la vie la plus obscure, est également intéressant. Les choses n’ont de valeur que celle que nous leur donnons. Mais il faut savoir la donner. Certains détails de la vie usuelle, qui n’existent pas par eux-mêmes, prennent un relief soudain quand celui qui sait voir et décrire nous les fait voir. Le bon humoriste est un visionnaire. C’est que sa faculté d’émotion, comme celle du poète, reste toujours jeune et fraîche. La grande vertu de tous deux c’est, tout en acquérant l’expérience, la maîtrise des choses et des formes, de garder jusqu’à la fin, par un paradoxe heureux, la naïveté, la nouveauté des impressions de l’enfant. Tout les frappe, tout les émeut, comme si c’était la première fois. Quand Horace parle de « la race irritable des poètes » il ne fait que confirmer cette vérité. Les poètes s’irritent aisément, parce que le spectacle des sottises et des méchancetés humaines, auxquelles les gens ordinaires s’habituent, au point de les trouver naturelles, leur paraît toujours nouveau. Les humoristes sont de même, dans le sens de leur tournure d’esprit. Le ridicule, même habituel, les excite, d’autant plus qu’ils ont un sens spécial pour le percevoir, et le don de le mettre en lumière. Leur mode d’expression varie, d’ailleurs, suivant l’impression reçue, et surtout suivant leur tempérament et leur faculté réceptive.

Certains sont amers et irrités. Le spectacle des folies et des injustices humaines les indigne. Ils flagellent impitoyablement les mœurs de leur temps, sans se douter qu’ils font le procès, dérisoire et inutile, de l’éternelle humanité. D’autres ne voient, au contraire, dans le tableau varié qui se déroule sous leurs yeux avertis, qu’un prétexte à s’égayer et à égayer les autres en le leur présentant sous des couleurs vives. Imaginant des combinaisons, des intrigues et des types nouveaux, en partant des éléments fournis par l’observation, ils se soucieront surtout d’exciter le rire, un rire sans méchanceté, bon enfant. Ce sont les optimistes qui se plaisent à leur propre jeu, sans autre prétention que de s’amuser et d’amuser. Il en est enfin qui, n’empruntant au réel que les mots du dictionnaire, inventent de toutes pièces des fantaisies folles et chimériques, nous emportent sur les ailes de leur imagination dans le domaine inquiétant et délicieux de l’absurde, et sont les poètes de l’humour pour le simple humour. Ce genre de littérature ne peut éclore qu’au sein de civilisations déjà vieilles, et sous les rayons nostalgiques des soleils de décadence. Les peuples neufs s’amusent à des jeux plus réels. La littérature américaine, même dans l’humour, est toujours représentative. Cet humour emprunte, en effet, ses éléments les meilleurs aux sentiments, aux pensées, aux habitudes, aux gestes usuels des hommes et du milieu. Que trouvons-nous dans Mark Twain, sinon le fidèle reflet, sous une forme si fantaisiste soit-elle, des préoccupations familières aux Américains de son temps ? Une nation jeune et vigoureuse s’intéresse au commerce, aux voyages, à l’organisation. Elle a créé de toutes pièces une société nouvelle, composée des éléments les plus disparates, sur un territoire immense où, par places, errent encore des Indiens libres. Les histoires de Mark Twain se passeront dans les petites villes nées d’hier, mais qui possèdent déjà un journal, Le Tonnerre Quotidien, ou tel autre, et les trappeurs des environs viendront demander des rectifications à coups de revolver. Lisez comment l’auteur devint rédacteur en chef (il était tout seul) d’un journal d’agriculture, et quel article magistral il écrit sur les mœurs du guano, ce bel oiseau. Fine satire de certains journalistes qui se croient universels. D’autres scènes se passent sur les railways, ou dans les commissions du gouvernement. On n’a rien écrit de plus spirituel, en France, sur la manie de la paperasserie, et sur la nonchalance des bureaux, que certaines pages de Mark Twain. Cela est définitif. L’auteur a également utilisé, et d’une façon très heureuse, les souvenirs du temps où il était élève-pilote, pour nous conter avec pittoresque la vie sur le Mississippi. Toute la matière de cette fantaisie est empruntée à la vie réelle. Dans nos histoires anciennes, on dévalise les diligences, et l’on emporte les voyageurs au fond d’une caverne obscure, dans la forêt. Chez Mark Twain, étant donnés les Indiens, l’aventure sera le scalp.

Mais il faut voir le parti que l’auteur a su tirer de ces éléments, et tout ce que sa fantaisie a su y ajouter de plaisant. C’est lui qu’il faut interviewer, si nous voulons obtenir des réponses aussi effarantes que celles qu’il fait au malheureux rédacteur venu dans cette intention. Nous y apprendrons la triste aventure dont le souvenir jette un voile de deuil sur toute sa vie. Il était jumeau, et un jour, comme il était dans le bain avec son frère, un des deux a été noyé. Et on ne sait pas si c’est lui ou si c’est son frère. Quelle plus terrible incertitude pour un homme que de ne pas savoir si c’est lui ou si c’est son frère qui a survécu ! Mais, attendez, Mark Twain se rappelle. « Un des deux enfants avait une marque, un grain de beauté sur la cuisse gauche. C’était moi. Cet enfant est celui qui a été noyé. »

D’autres exemples nous montreront d’une façon convaincante ce don de la logique dans l’absurde, ce contraste effarant entre la folie de l’idée et le sérieux imperturbable de la forme, qui est une des caractéristiques de l’humour.

Une définition de l’humour serait chose fort difficile. Elle a été ébauchée ailleurs. Il est plus aisé de faire comprendre par des exemples que par des règles, ce qui, par définition, échappe à toutes les règles. Nous sommes dans le domaine charmant de la fantaisie, et il y aurait un insupportable pédantisme à étudier lourdement les causes de notre plaisir. Mais comme l’humour naît presque toujours d’une antithèse, d’une opposition, c’est par contraste qu’il serait peut-être le plus facile d’indiquer ce qu’il est en réalité. C’est ainsi que l’humour se distingue des autres formes du comique, si l’on veut prendre le terme le plus général. C’est ainsi qu’il diffère de la blague, cette forme d’esprit puissante parfois, mais d’une bouffonnerie plus légère et moins convaincue. L’humour n’est pas non plus l’ironie. Il est plus sincère, et presque ingénu. C’est beaucoup moins un procédé littéraire qu’une disposition et une tournure d’esprit, et qui peut se retrouver, comme il convient, non seulement dans les paroles, mais dans les actes. Robin Hood, avec son épée, fait la rencontre d’un chaudronnier, qui n’a d’autre arme que ses deux bras. Le chaudronnier, attaqué, rosse copieusement Robin Hood, qui, charmé, lui donne cent livres. C’est un trait déconcertant, et d’une logique bizarre. C’est de l’humour en action.

Ceux qui ont cette tournure d’esprit savent toujours prendre les choses par le bon côté, et il y en a toujours un. Sam Weller se frotte les mains de plaisir, toutes les fois qu’il lui arrive quelque chose de fâcheux. Voilà enfin une occasion où il y aura du mérite à être jovial.

Mais le mérite n’est pas médiocre de développer ces antithèses et d’en tirer un amusement. C’est en cela que l’œuvre des humoristes est morale. Ils nous apprennent à sourire des petites misères de la vie, quand nous ne pouvons rien contre, au lieu de nous indigner inutilement. Suivant la parole du philosophe, le ris excessif ne convient guère à l’homme qui est mortel. Mais le sourire appartient à l’homme, et nous devons être reconnaissant à ceux qui nous font sourire, ou même rire sans grossièreté. Souhaitons, pour notre santé morale, et aussi pour notre joie, qu’il y ait des humoristes, jusqu’aux temps les plus reculés, sur notre pauvre machine ronde, ou plutôt tétraédrique, c’est-à-dire en forme de toupie, puisque, d’après les dernières découvertes, il paraît que c’est la forme qu’elle présente en réalité.

Gabriel de Lautrec.

Défense de l’humour français, par Adolphe Brisson, Les Annales politiques et littéraires, 15 juillet 1900, p. 44.

Nous avons un nouveau volume de Mark Twain. Cet auteur jouit d’une grande renommée dans les deux mondes et surtout dans le nouveau. Nous le connaissions par des traductions et des études de Willy qui, en sa qualité de chroniqueur « pince-sans-rire », a toutes les raisons d’aimer Mark Twain. A son tour, M. Gabriel de Lautrec éprouve le besoin de nous présenter, des observations au sujet du célèbre Américain. Il disserte sur l’« humour ». De sa copieuse étude, il résulte :

1° Que Molière est un préjugé national ;

2° Que toutes ses pièces sont ennuyeuses ;

3° Que ses vers sont presque aussi mauvais que ceux de Corneille ;

4° Que sa prose est illisible ;

5° Que Rabelais, comme Molière, serait méprisable si son œuvre n’était pas d’une obscénité puissante et que cela seul la rend digne de notre respect ;

6° Que Voltaire est totalement dénué d’esprit ;

7° Que l’esprit abonde, au contraire dans les tragédies de Shakespeare et particulièrement dans Hamlet ;

8° Et qu’il abonde aussi dans les Histoires extraordinaires d’Edgar Poe, etc.

Je pourrais conseiller à M. Gabriel de Lautrec de se rendre, en semaine ou le dimanche, et même un jour de représentation gratuite, à la Comédie-Française, et d’observer les spectateurs, tandis que l’on représente le Malade imaginaire, et de voir si, vraiment, la mélancolie est peinte sur leur visage. Mais je n’aurai point la naïveté de discuter de semblables fariboles. Et je me borne, à mon tour, à déclarer :

9° Que M. Gabriel de Lautrec est un « fumiste », qui se moque du public…

 

Notes sur Paris, Mark Twain

Le Parisien voyage très peu, ne connaît pas d’autre langue que la sienne, ne lit pas d’autre littérature que la sienne. Aussi a-t-il l’esprit très étroit et très suffisant. Cependant, ne soyons pas trop sévères. Il y a des Français qui connaissent une autre langue que la leur, ce sont les garçons d’hôtel. Entre autres ils savent l’anglais. C’est à dire qu’ils le savent à la façon européenne… Ils le parlent, mais ne le comprennent pas. Ils se font comprendre facilement, mais il est presque impossible de prononcer une phrase anglaise de telle sorte qu’ils puissent en saisir le sens. Ils croient le saisir. Ils le prétendent. Mais non. Voici une conversation que j’ai eue avec une de ces créatures. Je l ‘ai notée dans le temps, pour en avoir le texte exact :

Moi. — « Ces oranges sont fort belles ; d’où viennent-elles ? »

Lui. — « D’autres. Parfaitement. Je vais en chercher. »

Moi. — « Non, je n’en demande pas d’autres. Je voudrais seulement savoir d’où elles viennent, où elles ont poussé. »

Lui. — « Oui » (la mine imperturbable et le ton assuré).

Moi. — « Pouvez-vous me dire de quel pays elles viennent ? »

Lui. — « Oui » (l’air aimable, la voix énergique).

Moi (découragé). — « Elles sont excellentes. » Lui. — « Bonne nuit, Monsieur. » (Il se retire, en saluant, tout à fait satisfait de lui-même.)

Ce jeune homme aurait pu apprendre très convenablement l’anglais, en prenant la peine, mais il était Français, et ne voulait pas. Combien différents sont les gens de chez nous ! Ils ne négligent aucun moyen. Il y a quelques soi-disant protestants français à Paris. Ils ont construit une jolie petite église sur l’une des grandes avenues qui partent de l’Arc de Triomphe, se proposant d’y aller écouter la bonne parole, prêchée en bonne et due forme, dans leur bonne langue française, et d’être heureux. Mais leur petite ruse n’a pas réussi. Le dimanche, les Anglais arrivent toujours là, les premiers, et prennent toute la place. Quand le ministre se lève pour prêcher, il voit sa maison pleine de dévots étrangers tous sérieux et attentifs, avec un petit livre dans les mains. C’est une bible reliée en marocain, semble-t-il. Mais il ne fait que sembler. En réalité c’est un admirable et très complet petit dictionnaire français-anglais, qui, de forme, de reliure et de dimension, est juste comme une bible. Et ces Anglais sont là pour apprendre le français.

Ce temple a été surnommé : l’église des cours gratuits de français.

D’ailleurs, les assistants doivent acquérir plutôt la connaissance des mots qu’une instruction générale. Car, m’a-t-on dit, un sermon français est comme un discours en français. Il ne cite jamais un événement historique, mais seulement la date. Si vous n’êtes pas fort sur les dates, vous n’y comprenez rien. Un discours, en France, est quelque chose dans ce genre :

— « Camarades citoyens, frères, nobles membres de la seule sublime et parfaite nation, n’oublions pas que le 10 août nous a délivrés de la honteuse présence des espions étrangers, que le 5 septembre s’est justifié lui-même à la face du ciel et de l’humanité, que le 18 Brumaire contenait les germes de sa propre punition, que le 14 Juillet a été la voix puissante de la liberté proclamant la résurrection, le jour nouveau, et invitant les peuples opprimés de la terre à contempler la face divine de la France, et à vivre. Et n’oublions pas nos griefs éternels contre l’homme du 2 Décembre, et déclarons sur un ton de tonnerre, le ton habituel en France, que, sans lui, il n’y aurait pas eu dans l’histoire de 17 mars, de 12 octobre, de 19 janvier, de 22 avril, de 16 novembre, de 30 septembre, de 2 juillet, de 14 février, de 29 juin, de 15 août, de 31 mai ; que, sans lui, la France, ce pays pur, noble et sans pair, aurait un calendrier serein et vide jusqu’à ce jour ! »

J’ai entendu un sermon français qui finissait par ces paroles éloquentes et bizarres :

— « Mes frères, nous avons de tristes motifs de nous rappeler l’homme du 13 janvier. Les suites du crime du 13 janvier ont été en justes proportions avec l’énormité du forfait. Sans lui, n’eût pas été de 30 novembre, triste spectacle ! Le forfait du 16 juin n’eût pas été commis, et l’homme du 16 juin n’eût pas, lui-même, existé. C’est à lui seul que nous devons le 3 septembre et le fatal 12 octobre. Serons-nous donc reconnaissants au 13 janvier, qui soumit au joug de la mort, vous et moi, et tout ce qui respire ? Oui, mes frères, car c’est à lui que nous devons aussi le jour, qui ne fût jamais venu sans lui, le 25 décembre béni !»

Il serait peut-être bon de donner quelques explications, bien que, pour beaucoup de mes lecteurs, cela soit peu nécessaire. L’homme du 13 janvier est Adam. Le crime, à cette date, fut celui de la pomme mangée. Le désolant spectacle du 30 novembre est l’expulsion de l’Éden ; le forfait du 16 juin, le meurtre d’Abel ; l’événement du 3 septembre, le départ en exil de Caïn pour la terre de Nod ; le 12 octobre, les derniers sommets de montagnes disparurent sous les eaux du déluge. Quand vous irez à l’église, en France, emportez un calendrier, — annoté.

Le Parisien voyage très peu, ne connaît pas d’autre langue que la sienne, ne lit pas d’autre littérature que la sienne. Aussi a-t-il l’esprit très étroit et très suffisant. Cependant, ne soyons pas trop sévères. Il y a des Français qui connaissent une autre langue que la leur, ce sont les garçons d’hôtel. Entre autres ils savent l’anglais. C’est à dire qu’ils le savent à la façon européenne… Ils le parlent, mais ne le comprennent pas. Ils se font comprendre facilement, mais il est presque impossible de prononcer une phrase anglaise de telle sorte qu’ils puissent en saisir le sens. Ils croient le saisir. Ils le prétendent. Mais non. Voici une conversation que j’ai eue avec une de ces créatures. Je l ‘ai notée dans le temps, pour en avoir le texte exact :

Moi. — « Ces oranges sont fort belles ; d’où viennent-elles ? »

Lui. — « D’autres. Parfaitement. Je vais en chercher. »

Moi. — « Non, je n’en demande pas d’autres. Je voudrais seulement savoir d’où elles viennent, où elles ont poussé. »

Lui. — « Oui » (la mine imperturbable et le ton assuré).

Moi. — « Pouvez-vous me dire de quel pays elles viennent ? »

Lui. — « Oui » (l’air aimable, la voix énergique).

Moi (découragé). — « Elles sont excellentes. » Lui. — « Bonne nuit, Monsieur. » (Il se retire, en saluant, tout à fait satisfait de lui-même.)

Ce jeune homme aurait pu apprendre très convenablement l’anglais, en prenant la peine, mais il était Français, et ne voulait pas. Combien différents sont les gens de chez nous ! Ils ne négligent aucun moyen. Il y a quelques soi-disant protestants français à Paris. Ils ont construit une jolie petite église sur l’une des grandes avenues qui partent de l’Arc de Triomphe, se proposant d’y aller écouter la bonne parole, prêchée en bonne et due forme, dans leur bonne langue française, et d’être heureux. Mais leur petite ruse n’a pas réussi. Le dimanche, les Anglais arrivent toujours là, les premiers, et prennent toute la place. Quand le ministre se lève pour prêcher, il voit sa maison pleine de dévots étrangers tous sérieux et attentifs, avec un petit livre dans les mains. C’est une bible reliée en marocain, semble-t-il. Mais il ne fait que sembler. En réalité c’est un admirable et très complet petit dictionnaire français-anglais, qui, de forme, de reliure et de dimension, est juste comme une bible. Et ces Anglais sont là pour apprendre le français.

Ce temple a été surnommé : l’église des cours gratuits de français.

D’ailleurs, les assistants doivent acquérir plutôt la connaissance des mots qu’une instruction générale. Car, m’a-t-on dit, un sermon français est comme un discours en français. Il ne cite jamais un événement historique, mais seulement la date. Si vous n’êtes pas fort sur les dates, vous n’y comprenez rien. Un discours, en France, est quelque chose dans ce genre :

— « Camarades citoyens, frères, nobles membres de la seule sublime et parfaite nation, n’oublions pas que le 10 août nous a délivrés de la honteuse présence des espions étrangers, que le 5 septembre s’est justifié lui-même à la face du ciel et de l’humanité, que le 18 Brumaire contenait les germes de sa propre punition, que le 14 Juillet a été la voix puissante de la liberté proclamant la résurrection, le jour nouveau, et invitant les peuples opprimés de la terre à contempler la face divine de la France, et à vivre. Et n’oublions pas nos griefs éternels contre l’homme du 2 Décembre, et déclarons sur un ton de tonnerre, le ton habituel en France, que, sans lui, il n’y aurait pas eu dans l’histoire de 17 mars, de 12 octobre, de 19 janvier, de 22 avril, de 16 novembre, de 30 septembre, de 2 juillet, de 14 février, de 29 juin, de 15 août, de 31 mai ; que, sans lui, la France, ce pays pur, noble et sans pair, aurait un calendrier serein et vide jusqu’à ce jour ! »

J’ai entendu un sermon français qui finissait par ces paroles éloquentes et bizarres :

— « Mes frères, nous avons de tristes motifs de nous rappeler l’homme du 13 janvier. Les suites du crime du 13 janvier ont été en justes proportions avec l’énormité du forfait. Sans lui, n’eût pas été de 30 novembre, triste spectacle ! Le forfait du 16 juin n’eût pas été commis, et l’homme du 16 juin n’eût pas, lui-même, existé. C’est à lui seul que nous devons le 3 septembre et le fatal 12 octobre. Serons-nous donc reconnaissants au 13 janvier, qui soumit au joug de la mort, vous et moi, et tout ce qui respire ? Oui, mes frères, car c’est à lui que nous devons aussi le jour, qui ne fût jamais venu sans lui, le 25 décembre béni !»

Il serait peut-être bon de donner quelques explications, bien que, pour beaucoup de mes lecteurs, cela soit peu nécessaire. L’homme du 13 janvier est Adam. Le crime, à cette date, fut celui de la pomme mangée. Le désolant spectacle du 30 novembre est l’expulsion de l’Éden ; le forfait du 16 juin, le meurtre d’Abel ; l’événement du 3 septembre, le départ en exil de Caïn pour la terre de Nod ; le 12 octobre, les derniers sommets de montagnes disparurent sous les eaux du déluge. Quand vous irez à l’église, en France, emportez un calendrier, — annoté.

Dictionnaire enjoué des cultures africaines (Alain Mabanckou et Abdourahman A. Waberi)

Le Dictionnaire enjoué des cultures africaines que viennent de signer Alain Mabanckou et Abdourahman A. Waberi est certainement un dictionnaire puisqu’il a la forme d’un recueil alphabétique. Aussi y trouve-t-on d’abord à la lettre A le très congolais abacost, auquel Gaël Faye, dans son fameux Petit Pays (2016), avait déjà consacré une explication pour le lecteur, contre toute convention littéraire : Donation est arrivé d’un pas chaloupé. Il portait un abacost, sorte de veston à manches courtes, en tissu sombre et léger, sans chemise ni cravate, que Mobutu avait imposé aux Zaïrois pour s’affranchir de la mode coloniale. La dernière entrée du dictionnaire de Mabanckou et Waberi porte quant à elle sur le zémedjan, la moto-taxi ordinaire au Bénin. Les auteurs ne se donnent cependant pas la peine d’expliquer au lecteur pourquoi, sous leur plume, le zem prend un i pour s’écrire plutôt zémedjian.

Ce défaut d’explication des choix est caractéristique du livre tout entier. Et il s’ajoute à un défaut de conception de ce recueil de textes inédits et de textes déjà publiés par les auteurs. Le livre aurait été plus honnêtement titré, par exemple, Miscellanées africaines. Ou tout autre chose, puisque l’avant-propos de l’ouvrage, quatre petites pages, ne dit mot de cet « enjouement » dont le partage est promis au lecteur, et encore moins ce que sont ces « cultures africaines » dont il va être question, compte tenu notamment… de ce que les « cultures africaines » ne sont pas réductibles au « Continent » et du grand nombre d’entrées n’ayant aucune consonance « culturelle ». Et on ne dira pas non plus que les auteurs avaient plutôt fondamentalement à l’esprit les « mondes noirs » puisque les Afro-Caribéens n’ont les honneurs de l’ouvrage qu’à travers les prévisibles Césaire et Fanon, que les Africains Arabes y sont absents, quand bien même les Irakiens noirs, par exemple, forment une communauté importante, que les Africains latinoaméricains (lusophones ou hispanophones) ne sont pas moins absents. Comme les Africains distingués dans la politique ou dans la création dans de nombreux pays européens, coloniaux ou non, avant ou après Pouchkine.

« Ce livre, écrivent les auteurs, est un abécédaire buissonnier, une sorte de portrait ou plus exactement une mythographie qui donne à voir et à sentir le pouls d’un très grand continent dont la puissance culturelle est en train de se déployer sous nos yeux. Hier minorées, voire moquées, la voix et l’importance du Continent dans les affaires planétaires sont aujourd’hui indéniables. C’est dire que l’Afrique est en passe d’imposer une griffe, un style, une manière d’être au monde et en relation avec le reste du monde ».

Peut-être. Mais à cette aune, on s’attendrait à lire un dictionnaire de l’ancrage culturel du « Continent » dans la globalisation, ce qui ne se voit pas à la lecture des entrées consacrées par exemple à André Gide, à Winnie Mandela, à Thomas Sankara, ou à Indépendance Cha Cha. Toutes figures du XXe siècle, et même un peu du XIXe pour Gide.

Château-Rouge en revanche est certainement global dans la mesure où les échoppes de ce marché africain du 18e arrondissement de Paris appartiennent pour beaucoup à des Chinois devenus connaisseurs, par dynamisme entrepreneurial, des « produits exotiques ». Il est néanmoins étrange que Château-Rouge et son paradoxe sino-africain n’ait pas aiguisé la curiosité des auteurs sur la part hautement chinoise de l’Afrique contemporaine ainsi que sur la présence nouvelle d’Africains en Chine.

Le Dictionnaire enjoué des cultures africaines désigne donc des penseurs de l’africanité ou de la négrité assez convenus dans le francocentrisme comme Paulette Nardal, Césaire, Senghor, Fanon et Achille Mbembe. En revanche, W.E.B. Du Bois et les autres participants au premier congrès panafricain réuni à Londres en 1900 ne semblent pas parler aux deux auteurs. Il est vrai que beaucoup d’entre eux étaient des Noirs anglophones.

Le Dictionnaire désigne encore des figures politiques ou militantes. Thomas Sankara, Barack Obama ou… Rokhaya Diallo. Mais pas l’Empereur Menelik II, ni Sundiata Keita, André Rigaud, Charlotte Maxeke, Ernest Cole, Manuel Cuesta Morúa, Berta Soler, Marielle Franco, Killion Munzele Munyama, Marvin Jonathan Rees, Pierrette Herzberger Fofana

Du côté de la création, du spectacle et du sport, Alain Mabanckou et Abdourahman A. Waberi honorent Sembène Ousmane, Batouala (plutôt que son auteur René Maran), L’Enfant noir (plutôt que son auteur Camara Laye), Black Mic-Mac (un film français), la Rumba congolaise ou Tintin au Congo (une œuvre belge). Richard Wright et son Black Boy manquent à l’appel. Comme Théodore Chasseriau, Saít Sökmen, Euzhen Palcy, Salif Keita, Manu Dibango, Fela, Kassav, le zouk, le jazz, le reggae, le rap, le samba, la biguine ou le makossa. Nancy Cunard et sa Negro Anthology parue à Londres en 1934 sous le sceau de l’« égalité des races, des sexes, des classes » n’est pas moins absente. La présence d’Omar Sy ou de Kylian Mbappé est d’autant plus curieuse que Yaphet Kotto, Roger Milla, Samuel Eto’o, pour s’en tenir à des Noirs natifs africains, n’y sont pas.

Haïti d’une part, le vaudou d’autre part, ont droit à leurs entrées. Mais pas Cuba, ni la religiosité yoruba. La religiosité et les croyances métaphysiques de manière plus générale ne sont pas envisagées, alors qu’elles sont l’un des atavismes les plus caractéristiques des mondes noirs.

« L’aspect éclaté du Dictionnaire, était-on prévenu, et son goût assumé d’inachevé offrent au lecteur la liberté de creuser là où nous n’avons pas pu ou voulu nous attarder ».

Comment dire ? C’est un peu désinvolte.

Notes sur Paris, Mark Twain

Le Parisien voyage très peu, ne connaît pas d’autre langue que la sienne, ne lit pas d’autre littérature que la sienne. Aussi a-t-il l’esprit très étroit et très suffisant. Cependant, ne soyons pas trop sévères. Il y a des Français qui connaissent une autre langue que la leur, ce sont les garçons d’hôtel. Entre autres ils savent l’anglais. C’est à dire qu’ils le savent à la façon européenne… Ils le parlent, mais ne le comprennent pas. Ils se font comprendre facilement, mais il est presque impossible de prononcer une phrase anglaise de telle sorte qu’ils puissent en saisir le sens. Ils croient le saisir. Ils le prétendent. Mais non. Voici une conversation que j’ai eue avec une de ces créatures. Je l ‘ai notée dans le temps, pour en avoir le texte exact :

Moi. — « Ces oranges sont fort belles ; d’où viennent-elles ? »

Lui. — « D’autres. Parfaitement. Je vais en chercher. »

Moi. — « Non, je n’en demande pas d’autres. Je voudrais seulement savoir d’où elles viennent, où elles ont poussé. »

Lui. — « Oui » (la mine imperturbable et le ton assuré).

Moi. — « Pouvez-vous me dire de quel pays elles viennent ? »

Lui. — « Oui » (l’air aimable, la voix énergique).

Moi (découragé). — « Elles sont excellentes. » Lui. — « Bonne nuit, Monsieur. » (Il se retire, en saluant, tout à fait satisfait de lui-même.)

Ce jeune homme aurait pu apprendre très convenablement l’anglais, en prenant la peine, mais il était Français, et ne voulait pas. Combien différents sont les gens de chez nous ! Ils ne négligent aucun moyen. Il y a quelques soi-disant protestants français à Paris. Ils ont construit une jolie petite église sur l’une des grandes avenues qui partent de l’Arc de Triomphe, se proposant d’y aller écouter la bonne parole, prêchée en bonne et due forme, dans leur bonne langue française, et d’être heureux. Mais leur petite ruse n’a pas réussi. Le dimanche, les Anglais arrivent toujours là, les premiers, et prennent toute la place. Quand le ministre se lève pour prêcher, il voit sa maison pleine de dévots étrangers tous sérieux et attentifs, avec un petit livre dans les mains. C’est une bible reliée en marocain, semble-t-il. Mais il ne fait que sembler. En réalité c’est un admirable et très complet petit dictionnaire français-anglais, qui, de forme, de reliure et de dimension, est juste comme une bible. Et ces Anglais sont là pour apprendre le français.

Ce temple a été surnommé : l’église des cours gratuits de français.

D’ailleurs, les assistants doivent acquérir plutôt la connaissance des mots qu’une instruction générale. Car, m’a-t-on dit, un sermon français est comme un discours en français. Il ne cite jamais un événement historique, mais seulement la date. Si vous n’êtes pas fort sur les dates, vous n’y comprenez rien. Un discours, en France, est quelque chose dans ce genre :

— « Camarades citoyens, frères, nobles membres de la seule sublime et parfaite nation, n’oublions pas que le 10 août nous a délivrés de la honteuse présence des espions étrangers, que le 5 septembre s’est justifié lui-même à la face du ciel et de l’humanité, que le 18 Brumaire contenait les germes de sa propre punition, que le 14 Juillet a été la voix puissante de la liberté proclamant la résurrection, le jour nouveau, et invitant les peuples opprimés de la terre à contempler la face divine de la France, et à vivre. Et n’oublions pas nos griefs éternels contre l’homme du 2 Décembre, et déclarons sur un ton de tonnerre, le ton habituel en France, que, sans lui, il n’y aurait pas eu dans l’histoire de 17 mars, de 12 octobre, de 19 janvier, de 22 avril, de 16 novembre, de 30 septembre, de 2 juillet, de 14 février, de 29 juin, de 15 août, de 31 mai ; que, sans lui, la France, ce pays pur, noble et sans pair, aurait un calendrier serein et vide jusqu’à ce jour ! »

J’ai entendu un sermon français qui finissait par ces paroles éloquentes et bizarres :

— « Mes frères, nous avons de tristes motifs de nous rappeler l’homme du 13 janvier. Les suites du crime du 13 janvier ont été en justes proportions avec l’énormité du forfait. Sans lui, n’eût pas été de 30 novembre, triste spectacle ! Le forfait du 16 juin n’eût pas été commis, et l’homme du 16 juin n’eût pas, lui-même, existé. C’est à lui seul que nous devons le 3 septembre et le fatal 12 octobre. Serons-nous donc reconnaissants au 13 janvier, qui soumit au joug de la mort, vous et moi, et tout ce qui respire ? Oui, mes frères, car c’est à lui que nous devons aussi le jour, qui ne fût jamais venu sans lui, le 25 décembre béni !»

Il serait peut-être bon de donner quelques explications, bien que, pour beaucoup de mes lecteurs, cela soit peu nécessaire. L’homme du 13 janvier est Adam. Le crime, à cette date, fut celui de la pomme mangée. Le désolant spectacle du 30 novembre est l’expulsion de l’Éden ; le forfait du 16 juin, le meurtre d’Abel ; l’événement du 3 septembre, le départ en exil de Caïn pour la terre de Nod ; le 12 octobre, les derniers sommets de montagnes disparurent sous les eaux du déluge. Quand vous irez à l’église, en France, emportez un calendrier, — annoté.

Traduction de Gabriel de Lautrec, 1900.

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