La Constitution de la Ve République (4 oct. 1958-4 oct. 2018). Thèmes et débats (4)

Annexe. La culture populaire en France en 1958

Une illusion rétrospective peut encourager à une vision hyperbolique du moment constitutionnel de l’année 1958, en tout cas à une vision qui suggère que le temps avait alors été suspendu en France à l’événement constitutionnel. Or la France (pas seulement métropolitaine) n’a pas cessé de vivre en 1958 et les Français (exception faite du contexte algérien) n’ont pas cessé de vaquer à leurs occupations habituelles, de parier sur les courses de chevaux grâce au Pari mutuel urbain (PMU), de se passionner pour le cinéma (la fréquentation des salles de cinéma connaît alors son apogée), pour le music-hall (les salles de spectacles parisiennes ne désemplissent pas), pour des programmes de radiodiffusion et de télévision d’autant plus « fédérateurs » qu’il existe alors un monopole d’État. Et le Gouvernement de Gaulle lui-même n’est pas exclusivement préoccupé par l’enjeu institutionnel puisque, outre la question algérienne, il s’est investi dans la préparation d’un plan d’assainissement financier (le Plan Pinay-Rueff portant notamment création du Nouveau franc) préparé par Antoine Pinay[1] et Jacques Rueff[2] et entré en application en décembre 1958. C’est dire que les propriétés plus ou moins spécifiques du texte constitutionnel proposé aux Français par le Général de Gaulle renseignent peut-être moins sur son acceptation populaire que d’une part le contexte politique, économique ou social, et d’autre part, les aspirations, les sensibilités, les représentations traversant et travaillant alors le corps social français[3].

1. Le music-hall

L’Année musicale 1958 distingue notamment : Georges Brassens (À L’ombre du Cœur de Ma Mie, Bonhomme, Le Pornographe, Le Père Noël et la Petite Fille, Le vieux Léon) – Jacques Brel (Au printemps, Demain l’on se marie, Dites si c’était vrai, Dors ma Mie, Je ne sais pas, Le Colonel) – Barbara (Boutons dorés, D’elle à Lui, J’ai Troqué, J’ai tué l’Amour, La femme d’Hector, La Joconde, Les Amis de Monsieur, Le cri des Sirènes, Les Voyages, Souris pas Tony, Souvenance) – Bourvil (La Ballade irlandaise) – Dalida (Buenas Noches Mi Amor, Calypso Italiano, Gondolier, Histoire d’un Amour, J’écoute chanter la Brise, Oh ! La La, Pardon) – Serge Gainsbourg (Douze belles dans la Peau, La femme des Uns sous le corps des Autres, La Recette de l’Amour fou, Le Poinçonneur des Lilas) – Gloria Lasso (Docteur Miracle) – Dario Moreno / Les Compagnons de la Chanson (Si tu vas à Rio) Edith Piaf (Mon manège à moi).

Ces vedettes de la Chanson, et certaines autres encore (Charles Aznavour, Juliette Greco, Yves Montand, Line Renaud…), se partagent les plus prestigieuses salles de spectacles parisiennes (l’Olympia, Bobino, l’Alhambra, Le Moulin Rouge), dans le temps où la France emporte par ailleurs (12 mars 1958) le Concours eurovision de la Chanson grâce à André Claveau (« Dors mon amour ») et que Maria Callas donne à l’Opéra Garnier (19 décembre 1958) un récital couru par le « Tout-Paris ».

On est alors à la veille (1959 et années suivantes) de « la vague des yéyé » (Sylvie Vartan, Johnny Hallyday, Sheila, Françoise Hardy) et de salut Les Copains (Daniel Filipacchi) sur Europe 1.

2. L’Année littéraire

L’année littéraire 1958 distingue notamment : Louis Aragon (La Semaine sainte) – Simone de Beauvoir (Mémoires d’une jeune fille rangée) – Marguerite Duras (Moderato cantabile) – André Gillois (125, rue Montmartre, prix du Quai des Orfèvres) – Édouard Glissant (La Lézarde, prix Renaudot) – Julien Gracq (Un balcon en forêt) – Joseph Kessel (Le Lion) – Françoise Mallet-Joris (L’Empire céleste, prix Fémina) – Claude Ollier (La Mise en scène, prix Médicis) – Bertrand Poirot-Delpech (Grand Dadais, prix Interallié) – Henri Queffélec (Un royaume sous la mer, Grand Prix du roman de l’Académie française) – René Rembauville (La Boutique des regrets éternels, prix du roman populiste) – Christiane Rochefort (Le Repos du guerrier) – Alfred de Vigny (inédits des Mémoires).

Le Prix Goncourt est décerné le 10 novembre 1958 à Francis Walder (Saint-Germain ou la négociation).

3. L’Année radio-télévisuelle et cinématographique

En 1958, les Français ne disposent que d’une seule chaîne de Radiodiffusion et de télévision éditée par la Radiodiffusion-télévision française (RTF), un établissement public directement contrôlé par le Gouvernement – ce contrôle étant particulièrement étroit sur les programmes d’information – et ayant un monopole de programmation et d’émission en matière radiophonique et télévisuelle. Comme la loi reconnaissait néanmoins « le droit pour tous les usagers dotés d’appareils récepteurs adaptés de recevoir librement les programmes ou les messages en circulation », les Français pouvaient donc entendre et regarder non seulement les programmes de la RTF, mais également les programmes diffusés à l’étranger mais audibles en France comme ceux de la British Broadcasting Corporation (BBC) ou de La Voix de l’Amérique, les programmes des « postes périphériques »[4] qui n’étaient rien d’autre que des sociétés de droit privé contrôlées par l’État, dont les programmes étaient enregistrés à Paris mais diffusés à partir d’antennes étrangères.

La télévision offre alors l’occasion aux familles de réunions collectives autour des déclarations télévisées du Général de Gaulle et du Journal télévisé, de programmes d’information (« Panorama hebdomadaire », « Dimanche en France »), d’une série historique (« La Caméra explore le Temps », de Stellio Lorenzi, André Castelot et Alain Decaux) ou sur les livres (« Lectures pour tous », de Pierre Dumayet, Pierre Desgraupes et Max-Pol Fouchet), de programmes de reconstitution interactive d’un grand procès criminel (« En votre âme et conscience », de Pierre Dumayet, Pierre Desgraupes et Claude Barma), de spectacle théâtral, musical ou cinématographique (« L’École des vedettes », « Trente-six Chandelles », « La clé des champs », « Cinépanorama », « Cabaret du soir »), de jeux ou de retransmission sportive (« Le Jeu des 1000 francs », « La Tête et les Jambes », « Télé Match »), etc. A partir du 1er janvier 1958, les Français peuvent regarder à 20h15 à la télévision une série policière : (Les Cinq dernières Minutes) restée depuis dans les Annales de la Télévision pour plusieurs raisons : son caractère originellement expérimental (à l’origine la série était tournée et diffusée en direct) ; une exclamation fameuse (« Bon Dieu ! Mais c’est… Bien sûr ! ») du personnage principal de la série, le Commissaire Antoine Bourrel qu’a durablement interprété l’acteur Raymond Souplex ; le fait qu’elle ait duré plus de trente ans, puisque le dernier épisode, sous un format et des acteurs renouvelés, fut tourné en 1996. Les nouvelles générations de Français ont découvert cette série au milieu des années 1980 à la faveur de la rediffusion de ses épisodes originels par une toute nouvelle chaîne de télévision privée (« La Cinq »).

L’Année cinématographique est marquée notamment par de futurs « classiques »[5] : Les Amants de Montparnasse (Jacques Becker et Max Ophüls) – Ascenseur pour l’échafaud (Louis Malle) – Les Amants (Louis Malle) – Le Bal des maudits (Edward Dmytryk) *– Un barrage contre le Pacifique (René Clément) – Le beau Serge (Claude Chabrol) – Bonjour tristesse (Otto Preminger) – La Chatte (Henri Decoin)* – La Chatte sur un toit brûlant (Richard Brooks) – Cow Boy (Delmer Daves) – La dernière fanfare (John Ford) – Les diables au Soleil (Delmer Daves) – Les Dix Commandements (Cecil B. De Mille)* – L’Eau vive (Michael Curtiz)* – En cas de malheur (Claude Autant-Lara)* – Les provocateurs (Jacques Tourneur) – Le Gaucher (Arthur Penn) – Les Grandes familles (Denys de La Patellière)* – L’Homme de l’Ouest (Anthony Mann) – Indiscret (Stanley Donen) – La loi, c’est la loi (Christian Jaque)* – Maigret tend un piège (Jean Delannoy)* – Les Misérables (Jean-Paul Le Chanois)* – Mon Oncle (Jacques Tati)* – Sissi face à son destin (Ernst Marischka)* – Quand passent les cigognes (Michel Kalatozov)* – Sans famille (André Michel)* – La Soif du mal (Orson Welles) – Sois belle et tais-toi (Marc Allégret) – Le trésor du pendu (John Sturges) – Les Tricheurs (Marcel Carné)* – Les Vikings (Richard Fleischer)*.

Le Festival de Cannes 1958 prend fin le 18 mai avec l’attribution de la Palme d’Or à Michel Kalatozov pour Quand passent les cigognes. L’on ne soupçonne alors pas que l’on est à la veille de l’éclat des 400 coups de François Truffaut au Festival de Cannes de 1959, du très grand succès populaire du film la même année et, plus généralement, de l’éclosion de la Nouvelle vague du Cinéma français (François Truffaut, Claude Chabrol, Jacques Rivette, Jean-Luc Godard).

4. L’Année sportive

Le 18 mai 1958, Maurice Trintignant (dit « Pétoulet ») remporte le Grand Prix de Formule 1 de Monaco une deuxième fois après sa victoire de 1955. Il succède au Palmarès de Monaco à l’Argentin Juan Manuel Fangio qui avait mis fin à sa carrière l’année précédente avec notamment à son actif une victoire restée légendaire au Grand Prix d’Allemagne de 1957.

La 6e édition de la Coupe du monde de football se tient en Suède du 8 au 29 juin. Entre autres faits majeurs de cette édition, la victoire mythique du Brésil sur la Suède, l’éclosion du futur Roi Pelé, le titre de « meilleur buteur » pour le Français Just Fontaine, la 3e place méritoire d’une prestigieuse équipe de France (Raymond Kopa, Just Fontaine, Roger Piantoni, Robert Jonquet).

Le Tour de France de cyclisme est remporté le 19 juillet par le Luxembourgeois Charly Gaul au terme d’un sprint final au Parc des Princes ponctué par une collision spectaculaire entre le populaire André Darrigade et le jardinier du Parc des Princes, ce dernier étant décédé à la suite de cette collision.

5. La presse populaire en France

Les Français ont en 1958 une offre de journaux et de magazines composée principalement de : Le Figaro (1826), France-Soir (1944), L’Aurore (1944), Le Parisien Libéré (1944), Libération (1944), France-Soir (1944), Le Monde (1944), Elle (1945), LEquipe (1946), « Journal de Tintin » (1946), Paris-Match (1949), France Observateur (1954, suite de LObservateur créé en 1950), Télérama (1955, suite de Radio-Cinéma-Télé créée en 1950), le Monde diplomatique (1953), LExpress (1953), Jours de France (1954), Marie-Claire (1937-1942 ; 1954), Paris-Journal (19 décembre 1958).

Dans cette offre de presse, certains titres se distinguent spécialement. C’est le cas de Marie-Claire (Jean Prouvost) ou d’Elle (Hélène Gordon-Lazareff), magazines « féminins » mais authentiquement politiques par les représentations de l’autorité, de la famille, des rôles entre Hommes et Femmes qu’elles promeuvent. C’est encore le cas de France-Soir, qui est alors à l’apogée de son succès populaire et commercial et de son emprise sociale (plus d’un million d’exemplaires vendus chaque jour), et dont le « Patron » Pierre Lazareff est déjà un nom de référence dans l’Histoire de la presse française. En 1958 Le Monde est déjà le « Grand journal français de référence » des élites politiques et administratives françaises et étrangères, lesquelles accordent alors une attention particulière aux éditoriaux signés du pseudonyme Sirius par Hubert Beuve-Méry, fondateur et Directeur du journal.

[1] Ministre des finances.

[2] Président du Comité d’experts chargé de proposer un plan d’assainissement des finances publiques.

[3] L’on suggère ainsi que l’étude de la genèse des constitutions doit pouvoir aller au-delà même du programme défini par Jacques Chevallier dans sa contribution aux Mélanges Troper (« Pour une sociologie du droit constitutionnel », sp. p. 286-288) pour s’intéresser y compris au contexte socioculturel (représentations, culture populaire, sensibilités, etc.) dans lequel intervient le changement constitutionnel. Voir notre entrée « Constitution » dans le Dictionnaire encyclopédique de l’Etat (Berger-Levrault, 2014).

[4] La Compagnie Luxembourgeoise de Radio (CLR), puis la Compagnie Luxembourgeoise de Télévision (CLT) puis Radio-Télévision-Luxembourg (RTL) pour les Français habitant les zones frontalières du Luxembourg, Télé-Monte-Carlo ou Sud Radio pour les Français habitant la Côte d’Azur, Europe 1 (diffusée à partir de la Sarre).

[5] L’étoile désigne ceux des films ayant rencontré un très grand succès populaire en 1958.