Écrivains et artistes au tribunal. Alexandre Dumas a-t-il un titre à ériger un monument en hommage à Balzac ?

Plaidoiries prononcées devant le tribunal de la Seine, présidé par M. Debelleyme. Audience du 3 mai 1854. Suivies du jugement.

Plaidoirie de Me De Nogent Saint-Laurens, pour Mme De Balzac

Il y a quelques mois à peine, un grand bruit d’annonces, un véritable cliquetis de réclames, vint troubler dans sa retraite une femme de cœur, d’intelligence et d’esprit.

C’était le Mousquetaire qui faisait tout ce bruit. Un beau jour, il avait pris à ce journal la fantaisie originale de glorifier à sa manière la mémoire de Balzac.

À M. de Balzac, il faut un monument digne de sa renommée… et c’est le Mousquetaire qui s’est chargé de ce soin. En conséquence, de son propre gré, de son plein mouvement, sans consulter personne, il organise des représentations à bénéfice, des concerts ; il convoque le drame, la comédie, la musique et la danse ; il adresse des billets aux personnages officiels et à bien d’autres encore; c’est une provocation incessante. et puis, tout ce qu’il écrit, tout ce qu’on lui répond, tout ce qui est fait, tenté, pensé tout haut ou tout bas en cette circonstance, tout cela est invariablement imprimé, publié, affiché de la façon la plus indiscrète et la plus sonore.

Voyez plutôt et écoutez le journal : Le numéro du 19 février dernier contient une lettre à M. le directeur de la Porte Saint-Martin, qui commence ainsi :

Mon cher directeur, laissez-moi vous dire où nous en sommes de nos tombeaux de Balzac et Soulié.

Plus bas, on lit cette phrase :

En outre, nous aurions cet orgueil satisfait, Maquet et moi, d’avoir contribué, autant qu’il était en notre pouvoir, à l’œuvre de fraternité que nous bâtissons sous ce titre : Tombeau.

On demandait dans cette lettre que la Jeunesse des Mousquetaires fût jouée une fois au bénéfice des tombeaux de Balzac et Soulié.

Les numéros des 24 mars, 22 avril et 23 avril contiennent des articles et des lettres du même genre.

On lit dans le numéro du 23 avril les lettres suivantes :

Mon cher Dumas, j’ai reçu le billet que vous m’avez envoyé pour le concert dont le produit est destiné à l’érection d’un mausolée pour Balzac. Veuillez faire agréer au comité, qui s’est donné la noble mission d’honorer la mémoire d’un grand écrivain, les 100 francs ci-joints pour prix de mon billet, et croyez-moi votre tout dévoué.

Meyerbeer.

Cher monsieur,

Je m’empresse d’avoir l’honneur et le plaisir de vous annoncer que l’Impératrice a bien voulu m’ordonner de prendre les dix billets pour le concert en question. Dès que vous en voudrez envoyer toucher le montant, nous serons particulièrement charmés d’exécuter les ordres de l’Impératrice.

Mille compliments empressés.

Monsieur,

J’ai mis sous les yeux de M. le ministre la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire au sujet du concert organisé par vos soins, et dont le produit est destiné à élever des monuments à la mémoire de Soulié et de Balzac. Son Excellence souscrit avec plaisir à cette œuvre pour un nombre-de billets représentatifs de 200 francs, etc.

Signé : Gérard, Chef du cabinet du ministre de l’Intérieur.

Mme de Balzac ne lit pas le Mousquetaire ; si c’est un crime, elle en est coupable mais il paraît qu’il y a des gens qui le lisent, car elle fut avertie de toutes ces correspondances.

Elle commença par ne pas croire d’abord à une initiative aussi bizarre. On lui apporta les numéros au frontispice desquels on plaçait tous les matins, comme un étalage commercial, le nom de M. de Balzac et l’annonce de la représentation ou du concert au bénéfice, de son tombeau. Il fallut se rendre ; l’évidence de ce fait imprévu lui causa un profond chagrin. Ainsi, quelqu’un entrait avec fracas dans sa douleur; la publicité piétinait sur la sépulture de son mari; quelqu’un, prétention insensée î s’arrogeait le droit d’élever le tombeau de M. de Balzac !

Blessée dans ses affections les plus profondes, Mme de Balzac envoya une personne au Mousquetaire pour dire ceci : Vous vous méprenez ; ce que vous faites n’est pas délicat. Mme de Balzac n’a donné et ne veut laisser le soin à personne de faire le monument de son mari. Elle est assez riche pour le faire elle-même; elle s’en occupe. Cessez, de grâce, d’imprimer le nom de M. de Balzac. Il faut cesser, même dans votre intérêt. Des médisants vont jusqu’à dire que c’est une spéculation, une affaire de commerce ; que tout ce bruit est au bénéfice du Mousquetaire bien plus qu’au bénéfice de je ne sais quel tombeau problématique.

Tout cela fut dit très poliment. On assure qu’en écoutant ces paroles courtoises et sensées, le Mousquetaire devint furieux ; toujours est-il que, dans le numéro du 17 mars 1854, chacun put lire une lettre à Mme de Balzac, signée de M. Alexandre Dumas, et dans laquelle on persiste plus que jamais. Mme de Balzac ne répondit pas ; sa lettre eût été imprimée, et elle n’a nulle envie de devenir immortelle dans les colonnes du Mousquetaire, Mais son architecte adressa au Siècle la lettre suivante :

Monsieur le rédacteur,

J’apprends avec surprise que depuis quelque temps on propose des souscriptions pour élever un monument à M. de Balzac. Il y a plus d’une année que Mme de Balzac m’a chargé de ce travail. Elle a mis à ma disposition les fonds nécessaires, et tout serait terminé sans des circonstances dont je n’ai pas été maître : mais il le sera dans peu.

Je vous prie, monsieur le rédacteur, de vouloir bien insérer cette lettre dans le Siècle, afin que le public, sache bien que Mme de Balzac n’entend partager cette dépense avec qui que ce soit ; elle n’en n’a pas besoin. Pour rassurer les promoteurs de cette souscription, je veux bien leur dire que le chef-d’œuvre qui couronnera le monument est digne en tout de l’auteur de la Comédie humaine.

LAPRET.

Malgré toutes ces démarches, malgré cette lettre, le Mousquetaire a continué son œuvre ; alors Mme de Balzac s’est relevée dans sa fierté, dans sa douleur, dans son devoir… elle a formé une demande en justice. Notre action est ce qu’il y a de plus simple, de plus légal, de plus sacré au monde. La voici en deux mots : Le nom de M. de Balzac est imprimé chaque matin avec l’annonce d’un concert au bénéfice d’un tombeau. Ce nom est à moi, comme ses œuvres, comme sa mémoire. Ce tombeau est à moi seule. Supprimez ce nom, car il est exploité dans un but que je désavoue, qui n’est honorable, ni pour moi, ni pour M. de Balzac. Et puis, comme sanction pénale, nous demandons des dommages-intérêts en cas d’inexécution. Voilà l’action judiciaire; elle est dans la loi, dans la conscience, dans la délicatesse, et je n’ai rencontré personne encore qui m’ait dit : Vous avez tort.

Oui, nous avons raison, car enfin que voulez-vous ? de quoi vous mêlez-vous ? Balzac !…. vous étiez fort mal ensemble de son vivant. Quelle frénésie vous a pris tout à coup ?… Respectez-moi, je suis sa veuve; je suis sa légataire universelle; légataire de sa bonne ou mauvaise situation, car je n’ai pas cherché dans le bénéfice d’inventaire la sécurité de ma fortune personnelle. Respectez-moi, car je suis légataire de son affection, de sa dernière pensée, de sa dernière volonté.

Que peut-on dire contre cela ? Quel droit sérieux peut-on présenter ? Ici, je pressens un système qui a déjà été indiqué.

Comment, dira le Mousquetaire, comment osez-vous vous plaindre, Madame ?

Mais c’est de l’injustice, de l’ingratitude, de l’égoïsme, de la sécheresse ! Ne voyez-vous pas que nous voulons agrandir la gloire de votre mari ? Pour cela vous êtes insuffisante ; il faut le public et nous appelons le public.

Ce système a le défaut de n’être pas vrai. Ah ! si dans un élan national qui pouvait ou qui pourra arriver, si du sein d’une émotion sincère, l’idée était sortie d’une souscription spontanée… s’il s’agissait d’une statue à élever sur la place publique, dans la ville natale, Mme de Balzac serait reconnaissante.

Mais ce n’est pas cela ; c’est la réclame qui provoque et qui attire ; c’est M. Meyerbeer à qui on envoie un billet, c’est M. Damas Hinard, c’est M. Gérard et tant d’autres qui ont reçu leurs avertissements.

Vous voyez bien que vous faites la quête, mon cher monsieur le Mousquetaire, et je ne veux pas qu’on me donne, je n’ai besoin ni d’assistance ni de charité. Non, je ne vous prêterai pas la clef de cette tombe pour en troubler ainsi le silence et la sainteté.

Le tombeau, c’est un asile inviolable, c’est la propriété intime et sacrée de la famille.

Des représentations dramatiques, des concerts, toutes ces dames de la danse et du chant faisant cercle autour et au bénéfice d’un tombeau ! il y a là quelque chose qui blesse profondément les convenances du cœur et de la sensibilité.

Le Mousquetaire l’a bien compris. Il a compris que ce procès était impossible pour lui, et alors il a exécuté un mouvement de retraite. écoutez sa lettre du 17 mars 1854:

À madame de Balzac.

Madame, on m’assure, car vous ne m’avez pas fait l’honneur de me le dire vous-même, que votre susceptibilité de veuve s’alarme de cette souscription nationale destinée à élever un monument à l’illustre romancier que nous avons admiré de son vivant, et que nous pleurons depuis sa mort tout en l’admirant davantage, car Balzac est un de ces hommes, madame, dont la renommée grandit dans les temps.

Nous avions déjà dit une fois, madame, que vous preniez — sur votre fortune personnelle – les poètes en laissent rarement assez pour que leurs héritiers puissent le faire de celle du mort, — nous avions déjà dit une fois que, sur votre fortune personnelle, vous preniez la somme nécessaire au tombeau de votre mari.

Mais tout homme riche a droit à un tombeau, madame, tandis qu’il faut être illustre pour avoir droit à un monument.

Ce que nous réclamons, nous, madame, ce que tous les artistes dont vous voyez l’empressement fraternel réclament par notre voix, ce que la France réclame par la voix des artistes c’est le droit d’élever un monument.

Le Gouvernement, ou, mieux encore, vous-même, madame, déciderez où ce monument doit s’élever.

Nous le reconnaissons comme vous, madame, et nous le disons précisément avec vous, c’est à la famille à se charger des tombeaux. Seulement nous ajoutons : C’est à la postérité à se charger des monuments.

Heureux ceux pour qui la postérité est faite trois ans après leur mort.

J’ai l’honneur, etc.

Alexandre DUMAS.

Nous ne prendrons pas le change, et nous n’accepterons pas la tardive et inutile distinction essayée dans cette lettre. Il ne s’agit ici ni de postérité, ni de souscription nationale, ni de monument ; on ne l’a pas oublié, le Mousquetaire du 19 février insérait la lettre de M. le directeur de la Porte-Saint-Martin ; on y lisait ce commencement :

Laissez-moi vous dire où nous en sommes de nos tombeaux Balzac et Soulié.

Aujourd’hui, on joue sur les mots, ce n’est plus le tombeau qui est à la famille, c’est le monument qui est à la postérité. Tout cela est vide; le tombeau de M. de Balzac sera couronné d’un monument digne de lui, et personne que nous ne touchera à cette propriété indivisible.

Un dernier mot, monsieur, et nous avons fini. Si vraiment la mémoire de Balzac vous est chère, si c’est sa gloire qui véritablement vous touche… rassurez-vous, nous ferons mieux que vous ne pourriez faire.

Oui, celle qui revendique avec un droit certain, avec une jalousie religieuse et sincère, le soin exclusif de glorifier la mémoire de M. de Balzac, celle-là en est digne.

Elle fut une épouse dévouée, elle quitta pour lui sa terre natale, où mille obstacles furent suscités à son mariage.

Depuis la mort, nulle plus qu’elle n’a honoré cette grande affection. Elle a respecté, elle a rempli tous les engagements de son mari, même ceux qui étaient problématiques.

Elle n’a pas quitté sa dernière demeure, la Villa Beaujon. Là, rien n’est changé, tout est Balzac, et son souvenir frissonne à tous les coins de la maison : C’est bien lui, c’est l’arrangement de son salon, de son cabinet, c’est le meuble qu’il affectionnait, le tableau qu’il aimait, et sur cette table vous pouvez voir encore entr’ouverts les livres qu’il se plaisait à parcourir.

Et puis, regardez au fond du salon, sur cette console ; voyez ce buste en marbre, ce buste colossal. C’est un chef-d’œuvre, c’est le buste de Balzac par David d’Angers. Tenez, vous me faites commettre des indiscrétions : Ce buste va être coulé en bronze, et c’est là le digne monument qui surmontera le tombeau de Balzac.

Vous le savez, monsieur, pour la vraie gloire de l’illustre romancier, vous n’avez qu’à laisser faire, et ce serait profanation que de troubler davantage Mme de Balzac dans sa sollicitude et son recueillement.

Plaidoirie de Me Paillard de Villeneuve, pour Alexandre Dumas

J’en demande bien pardon à mon adversaire, mais malgré la gravité qu’il veut donner à sa demande, je ne saurais me décider à la prendre au sérieux, et avant de l’avoir entendu, je me demandais quel était le mot caché, le mot vrai de ce procès, dans lequel une veuve, au nom de l’honneur de son mari, ne veut pas qu’on l’honore et répudie avec éclat, ce qu’elle appelle l’outrage d’un hommage public. Mais ce qu’on vient de vous dire m’autorise à me demander si, sous ces affectations de respect pour le nom de Balzac, ne se cachent pas des pensées de haine contre un autre nom; s’il ne s’agit pas un peu moins ici d’honorer un mort que d’injurier, de calomnier un vivant.

Cependant, messieurs, je ne suivrai pas mon adversaire sur ce terrain, et par un respect sincère du nom et de la mémoire de Balzac, je m’abstiendrai de relever, comme j’en aurais le droit, les étranges attaques dont M. Dumas a été l’objet.

De quoi donc se plaint Mme de Balzac ? Est-ce de la pensée qu’un pieux sentiment a inspirée à M. Dumas ? Est-ce de l’initiative qu’il a prise ? Sa pensée, elle a été d’acquitter la dette de tous ceux qui admirent un des plus grands écrivains de ce siècle. Est-ce donc à vous à l’en blâmer ! L’initiative ? mais elle ne lui appartient pas. Le 20 août 1850, le jour même des funérailles de Balzac, tous les journaux publiaient la lettre suivante de M. Etex :

Une souscription va être ouverte afin d’élever à Balzac un monument; je souscrirai un des premiers et ici je donne rendez-vous le 20 août 1851, jour anniversaire de sa mort, aux artistes peintres, aux sculpteurs et architectes admirateurs de son beau talent, pour un concours à ce sujet.

Qu’est-ce que cette lettre, sinon un appel à ces sympathies et à cette admiration que M. Dumas n’a fait que réunir, que provoquer d’une manière plus active?

Mme de Balzac cependant n’éleva pas la voix, mais on nous dit que, dans le recueillement de sa douleur, elle méditait sur l’hommage funèbre qu’elle devait à l’homme illustre qui lui avait donné son nom. Ah ! je comprends ce recueillement (je n’entends pas contester à Mme de Balzac sa légitime douleur), mais enfin quatre années se sont écoulées, et cet hommage funèbre où est-il ? qu’est devenue la tombe de Balzac ?

Voici ce que disait, dans le feuilleton du Siècle du 26 juin 1853, un écrivain qui est à la fois un homme de cœur et un homme d’esprit. Après s’être indigné des mutilations dont le Lys dans la Vallée avait été l’objet de la part de deux auteurs qui avaient cru pouvoir mettre en scène l’œuvre de Balzac, M. Matharel de Fienne ajoutait :

Pendant qu’on s’empare de l’œuvre, savez-vous ce que sont devenus les restes mortels de l’auteur ? Ecoutez ceci : Hier, j’étais allé causer avec les cœurs amis que Dieu a cru devoir Appeler à lui. — Hélas ! il a peut-être bien fait. — J’étais dans cette grande nécropole qu’on nomme le Père-Lachaise. À côté de deux mausolées assez dignes qui renferment les dépouilles de Casimir Delavigne et de Charles Nodier, près d’un fastueux monument sous lequel est enseveli un industriel dont j’ignore le nom, se trouve une modeste pierre, entourée d’une modeste grille, que des herbes protègent. Sur cette pierre, on lit ces mots : « Honoré de Balzac, né à Tours en mai 1799, mort à Paris en juillet 1850 ». Les promeneurs passent et ne s’arrêtent pas devant cette tombe. Il n’y a là que les restes d’un homme de génie et les herbes cachent le nom qu’il portait.

Partout des statues s’élèvent à des célébrités locales, à des illustrations de clocher, à des grands hommes de banlieue, et on laisse dans l’oubli ce grand penseur, cet archéologue du mobilier social, ou, comme il se nommait lui-même, — et c’était là un tort, Balzac aurait dû nous laisser le soin de le baptiser littérairement — à ce secrétaire de la Société française.

Je ne sais pas si Balzac a laissé des héritiers, cela ne me regarde pas; je ne sais pas si le produit de ses œuvres, depuis sa mort, s’est élevé à plus de 100,000 francs, cela ne me regarde pas. Ce qui me touche, c’est qu’il n’est pas possible que la tombe de l’homme qui a fouillé si profondément le cœur humain, qui a fait l’inventaire de nos vices et de nos vertus reste ainsi délaissée. Ne serait-il pas d’une juste reconnaissance que le concours de tous les gens de goût qu’il a charmés dans le monde entier, élevât pieusement à sa mémoire un monument funèbre qui témoignât de leur admiration ?

Le lieu où Balzac est enterré est merveilleusement choisi pour cette destination : d’un Côté tout le panorama parisien avec ses milliers de toits et ses nombreuses fenêtres ouvertes, s’étale devant les restes du grand et illustre nouveau Lesage : de l’autre une nature pittoresque et accidentée abrite la dernière demeure du chantre de la Touraine. Il faut construire là, grâce à la souscription que nous voudrions voir ouvrir, un beau mausolée Portant une table d’airain, sur laquelle on gravera ces simples mots : L’AUTEUR DE LA COMÉDIE HUMAINE, et justice sera faite.

Cette visite au tombeau de M de Balzac, M. Alexandre Dumas la fit à son tour.

C’était à la fin de décembre: l’herbe avait grandi encore depuis le 26 juin sur la pierre tumulaire, et le nom à peine pouvait s’y lire ; je n’en accuse pas Mme de Balzac.

On vient de nous dire que c’est la faute de l’architecte ; mais enfin, en présence de ce triste monument d’une douleur provisoire, en présence de ces lierres et de ces ronces, seuls amis fidèles des tombes oubliées, M. Dumas à son tour éleva la voix.

Il ne se rappelait pas qu’il y avait une veuve, c’est vrai, et il proposa un tombeau pour Balzac, comme il en proposa un pour Soulié, dont la famille est heureuse et fière d’un pareil hommage, comme il en a été donné un à Hégésippe Moreau.

Tout cela, s’écrie-t-on, c’est du bruit au profit d’un journal, c’est une réclame sur des tombeaux. Vous en voulez bien au Mousquetaire ! Ne soyez pas non plus si bruyamment austère; un peu d’indulgence pour ce pauvre journal!

N’oubliez pas que s’il réclame pour la tombe des morts, il a su faire donner du pain à la petite fille de Sedaine, à Raffin, le frère de Mlle Duchesnoi ?, et il est une lettre dans laquelle la princesse Mathilde, avec des expressions dont M. Dumas peut se montrer fier, le remercie des offrandes nombreuses qu’a recueillies le Mousquetaire pour l’institution des jeunes filles pauvres et infirmes. Ne dites donc pas tant de mal de ce bruit qui a fait tant de bien !

Cependant M. Dumas apprend que les susceptibilités de Mme de Balzac s’émeuvent à la pensée d’une tombe qui ne serait pas élevée par les soins de la veuve elle-même : c’est alors, le 16 mars, que M. Dumas lui adresse cette lettre dans laquelle il réserve tous les droits de la famille, et lui dit : « à vous, madame, d’élever le tombeau; mais c’est à la postérité de se charger du monument, et ce monument, le Gouvernement, ou .mieux encore, vous-même, madame, vous direz où il doit s’élever. »

Mme de Balzac comprit qu’elle n’avait plus à se plaindre, et le 26 mars eut lieu à la Porte-Saint-Martin une représentation à laquelle assistèrent des membres de la famille impériale et pour laquelle une souscription de mille francs fut envoyée par l’Impératrice.

Rien de tout cela n’a été ignoré de Mme de Balzac, et cependant elle a gardé le silence. C’est qu’en effet, il était constant dès lors qu’il ne s’agissait plus d’un tombeau; ce n’est pas tout : elle sait qu’un concert se prépare, que les artistes les plus éminents offrent leur concours, que les souscriptions arrivent des régions les plus élevées du pouvoir, et c’est le 25 avril seulement qu’elle intente le procès.

Examinons donc cette demande.

LE PRÉSIDENT. — La cause est entendue.

Le jugement est rendu en ces termes :

« Le Tribunal,

Attendu que si la veuve de Balzac s’est justement émue de la pensée qu’avait manifestée, dans le principe, Dumas d’élever un tombeau à son mari, le droit de construire un tombeau pouvant être revendiqué par la famille du défunt comme, son privilège exclusif ; la demanderesse doit être désormais considérée comme désintéressée au point de vue du respect dû à la mémoire de son mari, par la déclaration faite par Dumas, que la solennité musicale par lui organisée n’a pour but que d’élever un monument à Balzac sur un emplacement déterminé par l’administration ; Attendu, en fait, que l’érection d’un monument en l’honneur d’un homme qui s’est illustre, à un titre quelconque, n’est pas ce témoignage pieux rendu par la famille à l’un de ses membres et qui est une dette qu’elle doit être jalouse d’acquitter seule, mais un hommage public de la reconnaissance ou de l’admiration publique rendu à l’homme qui a honoré son pays ; Attendu qu’à ce titre la famille ne peut faire obstacle au vœu spontané manifesté, comme dans l’espèce, à l’époque du décès, par une ou plusieurs personnes, d’acquitter ce qu’elles considèrent comme une dette nationale, par l’érection d’un monument public.

Donne acte à la veuve de Balzac de ce que Dumas reconnaît n’avoir aucun droit d’élever un tombeau à Balzac, et de ce qu’il n’a d’autre but que celui de provoquer l’érection d’un Monument en son honneur, sur un emplacement désigné par l’administration ; Déboute, en conséquence, la dame de Balzac de sa demande ; Et attendu la nature des faits et circonstances qui ont motivé l’instance, compense les dépens. »