De la race en Amérique. Une fantaisie raciale à New York au XIXe siècle : Five Points (et Master Juba).

Five Points fut un quartier au sud de Manhattan, là où sont aujourd’hui la Thurgood Marshall United States Courthouse (ou U.S. Courthouse) et la Foley Square Federal Courthouse. Il s’agit du premier « quartier Noir » à New York, où s’établirent nombre de Noirs au début du XIXe siècle avant de compter progressivement aussi une importante population d’immigrants Irlandais. La grande visibilité des Noirs à Harlem, au nord de Manhattan, date de la toute fin du XIXe siècle.

Le crime et le vice. Five Points et ses bars dansants, ses lieux de prostitution, ses salles de jeux, sa pauvreté, fascina les journalistes ou des voyageurs comme Charles Dickens. Mais cette fascination était excitée par un élément particulier : la mixité raciale et la miscégénation qui y étaient assumées et que beaucoup avaient alors vite fait de considérer comme l’explication de l’importance de la criminalité dans le quartier.

Le souvenir de ce quartier a été rapporté de deux manières différentes dans la période contemporaine. D’une part, à la faveur de la découverte en 1991 de vestiges archéologiques. D’autre part, à travers la relation au cinéma par Martin Scorsese des « guerres » entre gangs en vue du contrôle du quartier, avec le soutien de certains édiles et à la faveur d’une certaine complaisance policière. Celle des « guerres » rapportée par Martin Scorsese date de 1846 et opposa les Dead Rabbit(s) (immigrants irlandais) aux Native Americans (les Américains de souche). La plus célèbre de ces « guerres », qui mobilisa plus de mille personnes, eut lieu en 1857 et nécessita une intervention de la police fédérale.

George Catlin, Five Points, 1827

Master Juba, de son vrai nom William Henry Lane. Master Juba est né en 1825 dans le Rhode Island avant de rejoindre New York alors qu’il est adolescent. Installé à Five Points, il s’y frotte aux danseurs irlandais avant de devenir « le roi des danseurs », aussi admiré par un public blanc que par un public noir, y compris en Angleterre. C’est d’ailleurs à Londres qu’il meurt en 1852. Il est difficile de se faire aujourd’hui une idée précise de ce qu’il dansait, puisque ses biographes s’accordent à dire qu’il n’était pas simplement un danseur de claquettes, mais qu’il avait proprement inventé un genre hybride entre les danses des Noirs et les danses des Irlandais. Plus certainement, Master Juba est une référence de la culture populaire américaine (musiques noires et danses).

Juba, dans une gravure extraite des « American Notes » (1842) de Charles Dickens.
Master Juba : dessin de presse paru dans un journal anglais en 1848.

De la race en Amérique. « Passing » de Nella Larsen, vu par Brit Bennett

Bien que le roman classique de Nella Larsen de 1929 soit considéré comme une tragédie, il montre également la race comme une sorte de farce.  Cet article fait partie du T’s Book Club, une série d’articles et d’événements consacrés aux œuvres classiques de la littérature américaine.

Il y a une scène dans le film mélodramatique de 1959 Imitation of Life que j’ai vu des dizaines de fois, mais ce n’est pas celle que vous imaginez probablement : la scène funéraire climatique où Sarah Jane Johnson, une jeune femme noire passant pour le blanc , se précipite elle-même sur le cercueil de la mère à la peau sombre qu’elle a passé tout le film à renier. Non, la scène marquante pour moi est au milieu du film, lorsque Sarah Jane rencontre son petit ami blanc, qui a secrètement découvert qu’elle était noire. « Est-ce que ta mère est une Noire ? », ricana-t-il, avant de la battre dans une ruelle.
Je ne suis pas fier d’admettre qu’à l’école primaire, mon meilleur ami et moi avions l’habitude de regarder cette scène encore et encore, non pas parce que nous pensions que c’était tragique, mais parce que nous la trouvions drôle. La musique frénétique en arrière-plan, les claques mélodramatiques, le lent froissement de Sarah Jane sur l’asphalte. Nous savions que nous avions tort de rire, mais nous étions trop jeunes pour prendre cela avec sérieux, sans parler d’un personnage comme Sarah Jane, que nous trouvions plus pitoyable que pitoyable.

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De la race en Amérique. Le passing. La « chanson des funérailles » (Mahalia Jackson) dans « Imitation of Life »

Bertrand Tavernier est décédé le 25 mars 2021 à Sainte-Maxime. On sait gré au grand cinéaste de nous avoir passé un mot pour convenir de ce que la lecture que Jean-Pierre Coursodon et lui, dans 50 ans de cinéma américain, ont faite des grands films américains sur le passing était assez franco-centrée et pas le moins du monde informée de ce qu’il s’agissait d’un thème majeur de l’histoire de la « question raciale » aux Etats-Unis. Ces films (Imitation of Life, Pinky, Lost Boundaries, etc.), concurremment aux oeuvres littéraires, sont passés en revue dans Blancs mais Noirs...

De la race en Amérique. Anita Reynolds (1901-1980)

Anita Reynolds est née le 28 mars 1901 à Chicago. Elle décède en 1980 à Sainte-Croix dans les Îles Vierges américaines. Sa mère était de sang mêlé, au point de pouvoir passer Blanche, de la même manière que son père, un créole aisé. Sumner, le petit frère d’Anita, passera définitivement Blanc dans les années 1930 à la faveur du séjour de la fratrie. Anita Reynolds grandit à Chicago et à Los Angeles dans une proximité avec une partie de l’élite noire, depuis Robert Sengstacke Abbott (1870-1940)[1] jusqu’aux écrivains et artistes de la Harlem Renaissance[2], en passant par Asa Philip Randolph (1889-1979)[3], Booker T. Washington (1856-1915)[4] ou W.E.B. Du Bois (photo) alors directeur du magazine de la NAACP, The Crisis. Cette sociabilité ne comptait cependant pas moins une partie de la noblesse blanche du cinéma et du spectacle.

Anita Reynolds était une Américaine noire au teint assez clair pour pouvoir « passer » et, plus souvent, pour être perçue comme Blanche. « Combien de temps vous faut-il pour avoir ce magnifique bronzage ? », lui demandèrent un jour aux Caraïbes des touristes allemands. « Près de quatre générations », répondit-elle avec agacement. Son ambiguïté raciale lui permit de jouer une Indienne qui découvrira être en réalité Noire (By Right of Birth, 1921), une « arabe » (Le Voleur de Bagdad, 1924), et des femmes noires dans le cinéma noir américain des années 1920.

Portrait d’Anita Thompson Reynolds signé de Man Ray et daté du 11 mars 1934. Crédit : Man Ray Trust/Artists Rights Society (ARS), NY/ADAGP, Paris. Collections du Moorland-Spingarn Research Center (Howard University).

C’est à Paris, qu’elle rejoint en 1928, que commence sa vie fantasque, entre l’Amérique, l’Europe, le Maroc. Actrice, danseuse, mannequin (notamment pour Coco Chanel). C’est à George Hutchinson, professeur de droit et d’histoire à la Howard University, qu’Anita Reynolds doit d’avoir été remise en lumière. George Hutchinson travaillait aux contournements de l’état racial américain lorsqu’il tomba sur les archives d’Anita Reynolds, lesquelles comprenaient les mémoires qu’elle se proposait d’étudier et qu’il a édités en 2014 sous le titre American Cocktail. A Colored Girl In the World. L’ouvrage offre principalement un témoignage sur la vie d’Anita Reynolds dans le Paris des années 1930, celui de Montparnasse et de Saint-Germain-des-Prés (« J’étais alors un astéroïde, en orbite au milieu de brillantes étoiles : Breton, Derain, Matisse, Picasso, Brancusi, Max Ernst, James Joyce, Hemingway, Carlos Williams… »). Toutefois, différentes occurrences au « problème noir » y figurent. Ainsi, Anita Reynolds rapporte que pendant l’« été sanglant » de 1919[5], certains de ses cousins ont contribué aux émeutes à Chicago ou à Gary dans l’Indiana, en facilitant l’approvisionnement des émeutiers en armes. D’autre part, ceux des membres de sa famille qui pouvaient se faire passer pour Blancs « infiltrèrent » les organisations patronales et le Ku Klux Klan. De son voyage vers l’Europe, elle dit qu’il fut marqué d’un sentiment « d’aller à la maison, d’allers vers un endroit dont elle se sentait partie. Loin des lynchages, loin du problème noir, loin de la polarisation, loin de tous les aspects désagréables de ma vie aux états-Unis. Je ne fuyais cependant pas les Noirs Américains. Countee Cullen et Yolande Du Bois viendraient bientôt à Paris pour leur lune de miel. Il y en avait d’autres également, que j’avais connus au Village [Greenwich Village], qui seraient à Paris (…) »[6]. On ne retiendra pas moins ce qu’elle écrit dans une lettre adressée à son frère le 2 août 1930 depuis Toulon et dans laquelle elle s’amuse de sa rencontre avec le journaliste et explorateur William Seabrook et de la double conviction de ce dernier que l’Occident était en décadence et que « la prochaine civilisation sera africaine ». « Je n’avais absolument aucune idée de race dans mon esprit, écrit-elle, dans la mesure où j’ai souvent oublié qu’elle existait, à force d’être constamment avec de vrais artistes – pas des Seabrooks. Quoi qu’il en soit, mes théories sur la prochaine civilisation reposent proprement sur une modeste connaissance des Anglais en Inde – et des Hindous en Angleterre – des Noirs en Amérique et en Europe – et des Africains en Europe – des Blancs en Afrique et dans les îles du Sud. Partout, c’est la même histoire : LE Métissage[7] ! (Peu importe ce qui y pousse – personne n’y résiste). Et pourquoi pas ? »[8].

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[1] Propriétaire du Defender, « journal noir » à diffusion nationale édité à Chicago, Robert Sengstacke Abbott est connu comme l’un des premiers Noirs multimillionnaires.

[2] Sur la Harlem Renaissance, voir les repères chronologiques à la fin du présent volume.

[3] Asa Philip Randolph dit A. Philip Randolph est célèbre pour son engagement dans la lutte pour les droits civiques et pour avoir fondé le syndicat des garçons de service des wagons-lits de la compagnie Pullman : le Brotherhood of Sleeping Car Porters. Comme ces employés étaient quasi-exclusivement des Noirs, ce syndicat passe pour avoir été le premier « syndicat noir » aux états-Unis.

[4] Booker Taliaferro Washington (dit Booker T. Washington) mena de nombreuses vies, dont celle d’auteur et d’enseignant. Ses discours sur le « problème noir » furent suffisamment originaux et exceptionnels pour lui valoir une célébrité nationale et le statut de principale figure noire de la fin du xixe siècle à sa disparition.

[5] Sur cet épisode, voir les repères chronologiques proposés à la fin de ce volume.

[6] American Cocktail. A Colored Girl In the World, p. 113.

[7] « Mixed Blood! » est en majuscules dans la lettre.

[8] American Cocktail. A Colored Girl In the World, op. cit., p. 288. La prémonition que l’Amérique finirait par compter plus de multattoes que de Noirs avait déjà pu être exprimée par un auteur dans les années 1920 : Kelly Miller, « Is the American Negro to Remain Black or Become Bleached? », The South Atlantic Quaterly, 1926, p. 241-252 (Howard University, Faculty Reprints, paper 146).

Source : Blancs… mais Noirs. Le passing, une mascarade raciale aux Etats-Unis.