Apologies de la langue française. Paul Deschanel, La langue française, 1922.

LA LANGUE est la patrie spirituelle. Elle survit à la patrie terrestre. Voyez la Bible. N’est-elle pas, depuis deux mille ans, la vraie patrie des Juifs ? La langue d’Homère n’a-t-elle pas tenu lieu de patrie aux Hellènes opprimés ? Oui, la langue est une religion. Là est le royaume de l’esprit, qui ne connaît ni les frontières ni la mort. Et quand le Parthénon ne sera plus que cendre, la voix d’Eschyle et la voix de Démosthène continueront de monter vers la roche sacrée et de remplir l’univers.

Une langue vaut en proportion de ce qu’elle donne à l’humanité. Elle meurt quand elle n’a plus rien d’utile à dire. Elle ne mérite de vivre que par l’ascendant moral qu’elle exerce sur le monde et par les services qu’elle lui rend. La langue française, au commencement du XIX° siècle encore, était, par le nombre, la première des langues européennes ; elle n’est plus que la quatrième. Le français est parlé par 58 millions d’hommes, l’allemand par 80 millions, le russe par 85 millions, l’anglais par 1 1 6 millions. Non que nous ayons perdu du terrain, mais les autres en ont gagné. Seulement, le nombre n’est pas tout, pas plus que l’étendue du territoire : à ce compte, les Chinois seraient le premier peuple de la terre. La langue vaut ce que vaut la nation, et c’est pour cela que vous repoussez tout ce qui affaiblit l’initiative individuelle, la force militaire, l’union civique.

La langue française a été, par deux fois, en des saisons diverses, la langue universelle de l’Europe : la première fois, dans sa fleur de jeunesse et de simplicité, aux XIIe et XIIIe siècles ; la seconde fois, dans la pleine maturité de son génie, aux XVIIe et XVIIIe. Pourquoi ?

Aux XIIe et XIIIe siècles, parce qu’elle apportait à l’Europe une vie nouvelle, tout cet idéal de chevalerie, d’honneur, d’amour, que ni l’Antiquité ni le Moyen Age n’avaient connu ; au XVII°, parce que sa littérature,

parvenue au plus haut point de perfection, était l’expression achevée de la morale, le miroir de l’homme et de la société ; au XVIIIe, parce que sa philosophie préparait l’affranchissement de l’homme et la proclamation de ses droits. Chaque fois, la France ouvrait au monde un idéal nouveau, non seulement français, mais humain.

A l’inverse, du XIVe au XVIe siècles, la résurrection des lettres antiques, l’invention de l’imprimerie, la Renaissance, firent éclore d’autres littératures. La patrie de Dante, de Pétrarque et de Boccace, la patrie de Cervantes et de Lope de Vega, la patrie de Camoëns et celle de Shakespeare apprirent à se passer de nous. Et, depuis le XIXe siècle, l’expansion des langues anglaise, allemande et slaves est venue ravir à notre idiome sa primauté numérique.

Nous ne pouvons plus songer à substituer notre langue à la leur. Mais voici qu’un rôle nouveau s’offre à nous. A mesure que les relations internationales deviennent plus étroites et plus fréquentes, il faut, il faudra de plus en plus, non seulement à l’élite pensante, mais à l’ensemble du monde civilisé, à côté des langues nationales, un idiome commun, une langue complémentaire, qui permette aux peuples d’échanger aisément leurs sentiments et leurs idées. Or, quelle peut être cette langue ?

On a inventé de toutes pièces des idiomes artificiels, volapük, esperanto, universal, que sais-je ! Je ne prétends pas que ces créations factices ne puissent servir aux transactions commerciales, à peu près comme les notations du télégraphe ou de la sténographie ; mais il est bien improbable que jamais une langue artificielle devienne la langue générale, commune, ou même la plus répandue des peuples civilisés, et cela d’abord parce qu’elle n’a point de littérature. Le succès d’une langue est en proportion de l’éclat de sa littérature ; le jour où celle-ci périclite, la langue décline. La. langue d’un peuple est une flore vivante, qui porte en plein ciel les sucs de la terre. Il lui faut la lente maturation des saisons et des ans. Une langue artificielle est comme une fleur imitée; elle ne vit pas, elle n’a ni sève, ni couleur, ni parfum, elle ne peut s’épanouir. Ce ne sont pas seulement des mots, des sons, que les hommes veulent apprendre lorsqu’ils apprennent une langue, c’est tout le monde moral qu’elle exprime. Non : une langue qui n’a pas été vécue ne saurait créer de la vie ; une langue où un peuple n’a pas mis son âme ne prendra jamais les coeurs ; une langue sans poésie ne volera jamais aux lèvres des hommes.

Le monde civilisé devra donc choisir une langue naturelle, et il n’en est que trois : l’anglais, l’allemand et le français. L’allemand, admirable de force, de richesse, de profondeur, mais trop difficile, trop synthétique ; l’anglais, plus facile, mais formé de deux langues juxtaposées. Reste le français. Quels sont ses titres ?

Le français est la langue de la diplomatie ; il est aussi celle des élites en Russie, en Pologne, en Turquie, en Grèce, en Roumanie, en Bulgarie, en Serbie, en Hongrie, en Bohême, en Italie, en Espagne, en Portugal, dans les pays Scandinaves, et chaque jour ses clients deviennent plus nombreux. Il est, par excellence, la langue de la conversation, il a le sourire, la grâce. Il y a des races tristes, même sous le soleil ; la nôtre est gaie. Le ciel de la France est sur nos lèvres. « L’esprit français, c’est la raison en étincelles. »

Notre langue est la plus simple, en ce sens qu’elle emploie moins de mots, qui la plupart ont même origine ; la plus douce, car on peut dire de la France ce que Vauvenargues disait de Racine : « Personne n’éleva plus haut la parole et n’y versa plus de douceur  » ; la plus logique et la plus claire, parce qu’on y parle dans l’ordre même où l’on pense : sujet, verbe, régime, se suivent toujours et se commandent ; c’est le mot de Rivarol : « La langue française est la seule qui ait une probité attachée à son génie » ; oui, précision, probité, c’est tout un ; enfin, la plus humaine, parce que c’est l’homme qui est le centre et le principal objet de notre littérature.

Au fond de l’épouvante de Pascal et de l’ironie de Voltaire, c’est le même drame, le même effort de la créature périssable pour saisir l’infini et se survivre à elle-même. Dans la foi comme dans le doute, l’homme se débat contre la fatalité, il essaye d’échapper à sa prison de chair, pour vivre, ne fût-ce qu’un instant, de la vie éternelle. Si l’on veut surprendre le génie de la France dans son essence même, dans ce qu’il a d’indestructible et de permanent à travers ses innombrables métamorphoses, on voit que ce peuple, le plus traditionnel à la fois et le plus révolutionnaire qui soit au monde, a toujours poursuivi le même rêve de justice. Le trait essentiel de l’âme française, c’est l’amour de l’idéal. Oui, c’est le plus pur de notre gloire, c’est l’harmonie et l’originalité de notre magnifique histoire, d’avoir toujours vécu par les idées et pour les idées. La pensée de la France est une pensée d’amour. Tout ce que gagne la culture française est gagné par la justice. La France travaille et pense pour le monde entier, et sa langue, outil d’affranchissement spirituel, est le patrimoine commun de tous les hommes.

Grâces donc soient rendues à nos grands écrivains, à ceux qui, même après tant de pertes illustres et sur des tombes encore fraîches, continuent la glorieuse lignée, qui dans la poésie, le roman, l’histoire, la philosophie, la critique, la presse, ou bien au théâtre, à la tribune, à la barre, gardent la pureté de notre langue et l’empêchent de vieillir ! Et grâces soient rendues aux artisans de raison et de beauté qui, sur toute la terre, répandent la langue immortelle de la. France et son âme divine !

Apologies de la langue française. Jules Simon, Une séance du Dictionnaire, 6 octobre 1901.

L’ACADÉMIE met ordinairement vingt ans à faire une édition de son Dictionnaire. Ce n’est pas beaucoup. La langue, en vingt ans, ne se modifie que très peu. Généralement, on abandonne l’Académie à elle-même pendant qu’elle fait son travail. Il me semble qu’un peu de collaboration venant de dehors lui serait fort utile. Elle vient, dans sa dernière séance, de repousser le mot actuaire, que les économistes lui proposaient. J’ai tremblé un moment pour le mot adduction, qu’on accusait d’être trop technique. La Compagnie approche du mot altruisme. Je désire beaucoup qu’il ne soit pas admis. Les philosophes paraissent le trouver nécessaire. Ne pourrait-on pas, avant la discussion, en causer tout tranquillement en public ?

Altruisme ! Vous vous demandez à quelle langue ce mot appartient. C’est justement la question ; il s’agit de savoir s’il appartiendra, oui ou non, à la langue française.

Il faut d’abord vous dire que les mots ont, comme les hommes, leurs amis et leurs ennemis.

Royer-Collard avait en horreur le mot base, employé dans le sens de fonder :

— Un raisonnement basé sur une erreur…

C’était un puriste. On en avait fait un professeur sur le tard ; mais il avait été un lettré toute sa vie. Un jour que M. Cousin et M. Patin discutaient longuement, à l’Académie, sur le texte d’un vers latin, M. Royer Collard accoucha de deux vers français, les seuls qu’il ait faits de sa vie. Il écoutait depuis une demi-heure les deux belligérants, le menton appuyé sut sa canne, quand il se redressa tout à coup et prononça ces deux vers en faisant tournoyer sa canne entre ses doigts:

Monsieur Cousin, monsieur Patin

Sont deux qui savent le latin…

Ces deux vers ne sont pas de premier ordre ; mais je n’étonnerai aucun humaniste en disant que celui qui les a faits savait évidemment le latin. Ce latiniste de Royer-Collard ne voulut jamais permettre que ce mot base fît partie de la langue française.

Léon Say nous a confié, à la tribune du Sénat, qu’il ne peut pas souffrir le mot éminent. Le mot est français ; mais on en fait un abus insupportable. Si vous voulez agacer profondément M. Léon Say, appelez-le un économiste éminent, un homme d’état éminent.

Buffet en veut avec raison au mot agissement, qui n’est ni français, ni utile, ni agréable.

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Après ces exemples illustres, je peux bien avouer que j’ai le mot altruisme en aversion. Il n’est pas français ; mais ce sont des Français, évidemment mauvais citoyens, qui l’emploient. Ils font ce qu’ils peuvent pour dénaturer et déshonorer la langue nationale.

Vous me direz que le mot est. bien peu connu, bien peu répandu. J’en conviens. II n’est employé, jusqu’ici, que par les philosophes. S’ils le mettaient seulement dans leurs ouvrages de métaphysique, je m’en consolerais peut-être. Et d’abord, je n’en saurais rien, ni vous non plus. Mais ils le mettent dans leurs articles, qui sont plus lus par les gens du monde, et dans leurs manuels, qui sont appris par cœur par les jeunes candidats à la dignité de bachelier. Qui vous dit qu’un candidat ne se servira jamais du mot d’altruisme après avoir été examiné sur l’altruisme en pleine Sorbonne ? Il ne faut pas s’endormir dans une situation pareille.

On entend, par altruisme, la disposition d’un homme qui veut du bien à ses semblables, et se sent ou se croit capable de préférer leurs intérêts aux siens propres. C’est l’antipode et la contrepartie du mot égoïsme, qui est détestable, et dont nous jouissons depuis longtemps. égoïsme, altruisme : amour de soi, amour des autres. Les inventeurs de l’altruisme ont cru rendre service à la langue par la création d’un mot symétrique. Il n’est pas tout à fait symétrique, car, par altruisme, ils entendent une qualité, et non pas un défaut opposé au défaut de l’égoïsme.

*

D’ailleurs, la symétrie ne me touche guère. Sans être fou des jardins anglais, je les préfère aux jardins français, avec leurs allées au cordeau et leurs ifs taillés en pyramide. Et puis, altruisme, voyez donc quelle harmonie ! Cela déchire l’oreille. Je ne sais pas si la formation est exacte, et si altruisme vient légitimement d’alter. Égoïsme, au moins, n’est pas contestable ; c’est quelque chose.

Mais ce qui condamne irrévocablement l’altruisme et tous ceux qui emploient ce mot barbare, c’est qu’il a été créé et imaginé sans aucune nécessité et aucune utilité. La chose qu’il prétend exprimer existait avant lui ; elle ‘était connue, étudiée, décrite avant lui. C’est le sentiment le plus respectable de la nature humaine. Descartes et Bossuet l’appelaient bienveillance, à la satisfaction universelle. On l’appelait aussi quelquefois la charité, et c’était un très beau mot, qui rappelait l’amour divin et les grâces, tout en s’appliquant tout particulièrement à l’amour des hommes pour leurs semblables. Il avait un avantage important : celui d’être connu et employé depuis l’origine de la langue.

La langue française est comme une société choisie, ayant ses mœurs, ses habitudes, ses relations, dans laquelle on n’est admis qu’après une longue candidature, et en montrant patte blanche. Il faut, pour y pénétrer, être consacré par l’Académie et inséré dans le Dictionnaire. Beaucoup de mots ont mis un siècle à se faire accepter et classer. Ils ont d’abord été dans la bouche des gens de peu : pure les lettrés, en belle humeur, en ont tiré de jolis effets. Je citerai, par exemple, le passage des Misérables où Gavroche, après avoir péché un morceau de pain détrempé dans le bassin du Luxembourg, le donne à son petit frère en disant avec tendresse :

— Colle-toi ça dans le fusil.

C’est charmant ; mais il aurait fallu voir la colère de Victor Hugo si on lui avait proposé d’introduire fusil dans le Dictionnaire avec cette signification.

Le mot passe donc, à titre de singularité, à titre de plaisanterie, dans la langue des gavroches. Une fois là, il fait insensiblement des progrès ; on le dit sérieusement, simplement, couramment, et, un beau jour, quelque membre de la Commission du Dictionnaire, voulant se montrer ami du progrès et dégagé de tout préjugé, propose de le faire recevoir dans la langue de Corneille et de Molière. Le mot, s’il pouvait parler, ne trouverait pas qu’il a payé trop cher une telle gloire par un stage de cent ans.

J’aime à croire que, dans cent ans d’ici, le mot altruisme et les mots de cette catégorie, au lieu de faire des progrès, auront disparu, même du souvenir, et qu’on en parlera comme d’une invasion de barbarisme, qui a sévi dans les dernières années du dix-neuvième siècle. Ce qui justifie mon espérance, c’est que Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset, qui ont ouvert de nouvelles voies à la poésie, se sont contentés de la langue du seizième, du dix-septième, du dix-huitième siècles ; c’est que les pensées les plus audacieuses sont exprimées tous les jours par les plus grands écrivains dans le style le plus correct.

Préservez-nous, mon Dieu, de l’altruisme, du réalisme, du positivisme, du collectivisme, du prosaïsme et de tous les mots en isme, à l’exception de deux mots qui sont sacrés : le spiritualisme et le patriotisme !

Anglicisation de la langue française

Question écrite de Mme Emmanuelle Ménard, députée, Non-inscrit, Hérault, JO, 1er mars 2022, p. 1243.

Mme Emmanuelle Ménard appelle l’attention de Mme la ministre de la culture sur l’anglicisation de notre langue. L’Académie française a adopté mardi 15 février 2022 un rapport intitulé Pour que les institutions françaises parlent français, dénonçant les troubles causés par l’anglicisation, avec un risque de « perte de repères linguistiques ». L’Académie, gardienne de la langue de Molière, y voit « une évolution préoccupante », à cause d’une « envahissante anglicisation ». Air France, qui impose à ses clients sa « skyteam », la SNCF avec son application « Zenway », ou encore le « hashtag » « One Health » du ministère des solidarités et de la santé, autant d’entreprises ou d’institutions françaises qui ont adopté le « franglais » dans leur communication. Au-delà du lexique, l’Académie française déplore « des conséquences d’une certaine gravité sur la syntaxe et la structure même du français ». À cause de « la disparition des prépositions » et de « la suppression des articles », « la syntaxe est bousculée, ce qui constitue une véritable atteinte à la langue ». Cette alerte donnée par l’Académie française fait également écho à sa volonté de contester le nouveau modèle de la carte d’identité française qui est intégralement bilingue français-anglais, ce qui n’est pas une obligation. La volonté de la France de porter une diplomatie forte se trouve affaiblie dès lors que sa langue, qui transmet notre histoire et notre façon de penser, est sacrifiée au profit de l’anglais. Le français, cinquième langue la plus parlée dans le monde, avec 300 millions de locuteurs, ne peut se résoudre à appauvrir son vocabulaire avec l’apparition massive d’anglicismes. Il est donc légitime de se pencher sérieusement sur ce problème grandissant et de prendre les dispositions nécessaires, le manque de réaction du Gouvernement étant à déplorer. Hélène Carrère d’Encausse, le secrétaire perpétuel de l’Académie française, incite d’ailleurs à : « un éveil des consciences [pour] permettre un redressement de la situation. Il y a un moment où les choses deviendront irréversibles ». Elle lui demande quelles mesures elle compte mettre en œuvre pour donner à notre pays les moyens de se battre pour défendre la richesse de la langue française et si une sensibilisation à la préservation de notre langue et de son vocabulaire est envisagée auprès de la jeunesse du pays.

Réponse du ministère de la Culture, JO, 29 mars 2022, page : 2088

Malgré un discours alarmiste trop souvent répandu, force est de constater que la langue française connaît toujours un fort rayonnement, partagé avec 300 millions de francophones présents sur les cinq continents, comme avec les millions de personnes qui font le choix à travers le monde d’apprendre le français, deuxième langue enseignée sur la planète. La mondialisation croissante des échanges et la mutation numérique contribuent cependant à conforter la place de la langue anglaise comme langue des échanges internationaux, favorisant, en France, la diffusion de termes et expressions issus du vocabulaire anglo-américain, dans les entreprises, dans l’espace public ou dans les médias. Le rapport publié le 15 février dernier par l’Académie française alerte ainsi sur le recours croissant aux anglicismes dans la communication institutionnelle des organismes publics et privés, en faisant valoir un risque de fracture sociale et générationnelle, comme de pertes de repères linguistiques pour le grand public. Le ministère de la culture partage ce constat. Ces évolutions sont suivies de près par le ministère de la culture, qui a pour mission, en lien avec les autres ministères concernés, de garantir l’emploi de la langue française dans la société et de favoriser la diversité linguistique. Le Président de la République, en mars 2018, a lancé à l’Institut de France un plan d’action répondant à ces enjeux : « Une ambition pour la langue française et le plurilinguisme », fort de mesures concrètes et volontaristes, auxquelles le ministère de la culture a pris toute sa part. La Cité internationale de la langue française, qui ouvrira ses portes à l’automne 2022 au château de Villers-Cotterêts, en est une illustration majeure. Conjuguant création, formation et recherche, la Cité privilégiera une approche participative et innovante afin de sensibiliser le plus large public, et notamment les plus jeunes, aux enjeux et aux atouts de la langue française. En 2021, le Dictionnaire des francophones, sous la forme d’une application mobile et interactive, a permis de rassembler, de façon inédite, plus de 500 000 termes et expressions issus de l’ensemble de l’espace francophone, reflétant la richesse et la diversité de la langue française. Enfin, en 2022, la Présidence française du conseil de l’Union européenne a fait du plurilinguisme une priorité. Dans ce cadre, le forum « Innovation, technologies et plurilinguisme », porté par le ministère de la culture, a été l’occasion de mettre en avant les possibilités permises par la mutation numérique en faveur du plurilinguisme. Cet effort de sensibilisation se joue aussi sur le plan national, auprès des Français, très attachés à leur langue. Le ministère de la culture est en effet le garant de l’application de la loi n° 94-665 du 4 août 1994 relative à l’emploi du français, dite « loi Toubon ». Il s’implique au quotidien, à travers la délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF), pour veiller à la présence et à la diffusion de la langue française dans tous les secteurs de la société. Il conduit une politique qui vise à garantir aux citoyens un « droit au français » dans leur vie sociale, qu’il s’agisse de la consommation, de la communication dans l’espace public, des médias, du monde du travail ou de l’enseignement. Cette action est menée en lien avec les autres services et organismes concernés – direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, ministère chargé du travail, autorité publique française de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, autorité de régulation professionnelle de la publicité… Le cadre légal est, de plus, particulièrement exigeant pour les institutions et les agents du service public, qui ont l’obligation d’employer la langue française dans leur activité, des conditions plus restrictives s’appliquant aux services et établissements de l’État ainsi qu’aux marques et aux contrats publics. Ainsi, la DGLFLF intervient systématiquement, dès lors qu’elle constate ou que son attention est appelée sur un manquement aux dispositions légales. À cet effet, elle a récemment alerté plusieurs entreprises et établissements publics sur l’illégalité d’intitulés en anglais, comme le passe « Navigo Easy » d’Île-de-France Mobilités ou la dénomination « Ma French Bank » d’une filiale du groupe La Poste. Les intitulés « Cold Case », « Trackdéchets » ou encore « Welcome Box » ont également été signalés aux services concernés de l’État et des collectivités territoriales afin d’être remplacés par des expressions françaises. En ce qui concerne la nouvelle carte d’identité bilingue entrée en vigueur en 2021, en vertu du règlement européen 2019/1157 du 20 juin 2019, le ministère de la culture a suggéré d’ajouter une seconde traduction dans une langue étrangère européenne, de façon à mieux prendre en compte la dimension plurilingue de l’Union européenne. On le sait, la loi du 4 août 1994 n’a pas vocation, en vertu du principe de liberté d’expression et de communication, à interdire les anglicismes ni à sanctionner l’emploi incorrect de la langue française. Il est donc essentiel de rappeler aux décideurs, élus, communicants, l’importance des enjeux qui s’attachent à la langue, facteur de cohésion sociale, et le devoir d’exemplarité qui s’impose. Dans trop de collectivités territoriales, la mise en œuvre de stratégies de « marketing territorial » s’est ainsi traduite, au cours des dernières années, par un important développement des slogans et intitulés en anglais. La DGLFLF entend donc poursuivre et renforcer la sensibilisation des élus à la question de l’emploi de la langue française. Les acteurs publics et privés peuvent, enfin, s’appuyer sur le dispositif d’enrichissement de la langue française, coordonné par la DGLFLF, qui produit chaque année plus de trois cents termes, permettant de désigner les réalités nouvelles du monde contemporain dans une langue compréhensible par tous. La langue française peut ainsi demeurer une grande langue internationale, riche et vivante.

La langue française et la loi. La gouvernance de l’Organisation Internationale de la Francophonie en débats

C’est une institution méconnue, au cœur de jeux de réseaux et de pouvoir discrets. Basée à Paris, l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), qui compte 88 Etats membres, plus de 80 millions d’euros de budget et près de 350 collaborateurs, s’apprête à célébrer son cinquantième anniversaire. Mais ses missions et son fonctionnement suscitent toujours les interrogations. Libération a eu accès à de nombreux documents internes, rapports d’audit, bilans comptables et notes juridiques qui font état de graves défaillances au sein de l’organisation : recrutements discrétionnaires, manque de transparence, dépenses et frais de représentations exorbitants, opérations financières suspectes, la liste est longue. Et l’arrivée d’une nouvelle équipe à la tête de l’organisation ne semble pas avoir mis fin à ces dérives.

Lire l’article de Libération

Francophonie. Speaking Frankly ; Parlez-vous français ? But Why Bother ?(*)

Dans la La langue française et la loi, il n’est pas moins question de la Francophonie en tant que grand complexe politico-bureaucratique, et jusque y compris les polémiques contemporaines sur l’adhésion d’Etats tels que… l’Arabie saoudite ou le Qatar. Il n’est pas moins question de la francophonie comme catégorie légalo-administrative en France même, et jusque y compris aux débats sur la question de savoir s’il devrait s’agir d’une dépendance du ministère de la Culture ou plutôt du ministère des Affaires étrangères.
Quant aux Etats-Unis, ils ont partie liée avec l’histoire légale de la langue française à deux titres principaux, déclinés dans l’ouvrage. En premier lieu, leur rôle et leur place dans la guerre de 1914 sont déterminants dans la désignation de la langue anglaise comme langue concurrente du français aux négociations et pour le traité de Versailles . Comme le montrent les archives rapportées dans l’ouvrage, cette équivalence, que l’on a vite fait de prêter à l’américanophile Georges Clemenceau, contraria ou choqua beaucoup, depuis des écrivains jusqu’au président Poincaré, en passant par l’Académie française. Au motif que la langue française était l’unique langue diplomatique depuis, supposément, le traité de Rastatt de 1714 (cette datation de la préséance diplomatique française est néanmoins discutable, pour les raisons exposées dans l’ouvrage). En second lieu, les Etats-Unis sont le repoussoir des discours critiques de l’invasion de la langue anglaise (comme celui de René Étiemble dans son fameux Parlez-vous franglais  ? paru en 1964) et des premières propositions d’intervention législative dans les années 1960 en vue de « défendre la langue française ».
En regardant les choses de plus près, l’on voit qu’en réalité l’inquiétude française sur l’avenir international du français naît à la fin du XIXe siècle, et d’abord dans une peur équivalente de la puissance nouvelle de l’Allemagne (certains imaginent alors que l’allemand était voué à dépasser l’anglais, le français ou l’espagnol) et de l’Amérique (c’est son addition à l’Angleterre qui est alors en sous-texte des discours dépréciatifs de la langue anglaise).

Francisque Sarcey, « Le Français à l’étranger », Les Annales politiques et littéraires, 6 mars 1898, p. 146-147.

Vous savez sans doute que Boston passe pour être la ville d’Amérique la plus éprise de littérature et de beaux-arts. La connaissance de notre langue y est, plus que partout ailleurs aux États-Unis, répandue dans la bonne compagnie. Il y a deux ans, quelques amis de la langue française se réunirent et posèrent les bases d’un Cercle qui aurait pour nom : l’« Alliance française ». Ce Cercle fut constitué vers la fin de novembre 1897. Il se compose de cent membres ; et la première condition pour en faire partie est de savoir notre langue. Le Cercle but d’offrir à ses membres un moyen « social » de s’exercer dans cette langue : ils écoutent une conférence faite en français ; par un Français, et se livrent ensuite à une conversation, d’où est exclu tout mot qui n’est pas français. Ils se proposent de vivre la langue.

Je reçois, sur cette institution, une lettre des plus curieuses d’un de nos compatriotes, qui est membre de ce Cercle. Ils ne sont qu’une dizaine de Français sur cent. Les autres sont Américaines.

Après m’avoir parlé du but que les fondateurs du cercle veulent atteindre, il ajoute :

« Nous en avons un autre qui, pour nous, est plus important : oui, sans doute, nous désirons propager le goût de notre langue, mais, ce que nous souhaitons avant tout et d’un cœur bien passionné, c’est de relever dans ce pays-ci le prestige de la France, de faire comprendre et apprécier notre admirable littérature ; de faire aimer ou tout au mois de faire juger plus sainement les mœurs généreuses et les qualités chevalesresques de notre nation.

La tâche n’est pas facile, je vous prie de le croire. Depuis la funeste guerre de 1870, les Allemands ont conquis en Amérique, grâce au prestige de la victoire, grâce aussi à l’effroyable pullulement de la race, une prépondérance, au détriment de la France.

Ah ! c’est qu’aussi tous les Allemands d’Amérique ont pris part à cette lutte contre notre influence. Ils ont travaillé ferme à répandre leur langue ; ils ont fait de leur mieux valoir la prétendue supériorité de la littérature allemande, des mœurs allemandes, tandis que les Français, pauvre et infime minorité, isolés les uns des autres, sans aucune aide de leurs frères de France, s’abandonnaient au découragement, et, jour à jour, battaient en retraite devant l’envahisseur.

Lorsque, il y a douze ans, je vins pour la première fois en Amérique, la langue étrangère qui jouissait alors de la faveur publique était l’allemand ; la littérature en vogue, la littérature allemande ; la musique que l’on portait aux nues, la musique allemande ; et de tout ainsi.

Le français, en revanche, était négligé ; la musique française tombée dans le mépris ; et quant à notre littérature, elle était si bien mise à l’index qu’il est né de cette proscription une locution idiomatique : on appelle tout livre immoral, qu’il soit français ou non, peu importe ! French novel : roman français.

Je vous assure que la tâche a été et qu’elle est encore rude, pour nous autres Français qui luttons toujours. La chose triste à dire, c’est que les plus grands obstacles à notre réussite nous viennent de la France même et des Français. Nous avons à lutter contre l’impression fâcheuse laissée par un nombre malheureusement trop grand de chevaliers d’industrie français qui ne parcourent l’Amérique que pour l’écumer ; contre les répugnances soulevées par cette littérature de sentiments impudiques et de langage malpropre, que, bien des fois, j’ai eu le plaisir de vous voir flétrir dans vos chroniques.

Mais le pire de tout, c’est de voir la haine et la calomnie à l’ordre du jour en France. Comment pouvons-nous faire aimer la France, quand, chaque jour, une partie de la nation accuse l’autre d’être composée de voleurs, de vendus et de fripouilles, et que l’autre répond du même style. Vous n’êtes pas sans savoir quel le mal est toujours cru plus aisément que le bien. Toutes ces ignobles calomnies sont acceptées comme argent comptant.

Qu’arrive-t-il ? C’est que tous les journaux étrangers se plaisent à dénigrer et à vilipender notre pauvre pays. Ils disent de lui qu’il est tombé au dernier degré de l’abjection et de la pourriture. Lisez plutôt l’article que je vous envoie. Il est du correspondant du Boston Herald à Londres. Il est ignoble ; c’est un tissu de mensonges et d’infamies.

Ah ! que j’eusse avec plaisir coupé les oreilles au drôle qui l’a écrit. Mais, au fond, la faute n’en est-elle pas à ces Français de France qui, par intérêt de parti ou même sincèrement, attirent l’attention sur nos scandales. Deux cent mille Américains ont lu cet article ; cent cinquante mille l’ont pris pour l’expression de la vérité.

La création du Cercle de l’Alliance française est le résultat de longs et constants efforts. Quelques amis et moi nous sommes arrivés à éveiller à Boston un vif intérêt pour la langue et la littérature françaises. Le Cercle n’est que pour Boston, il est vrai ; mais au point de vue littéraire, Boston est la principale ville d’Amérique et son influence se fait sentir dans tous les autres États. »

Ainsi me parle un de nos compatriotes, M. Camille Thurwanger, qui est un des membres du Cercle de Boston et qui en est le président pour l’exercice 1897-1898.

D’autres efforts sont faits en Amérique et ceux-là par des Américains, pour propager aux États-Unis le goût de la littérature. Vous avez pu lire dans les feuilles publiques que M. René Doumic va partir, ce mois même, pour aller là-bas faire une série de dix « lectures », — nous disons, nous, de dix conférences sur l’histoire du romantisme. Il y est appelé par le Cercle français de l’Université de Haward [sic]. Ce Cercle existe déjà depuis 1886, et il compte aujourd’hui plus de cent membres, qui parlent le français, comme s’ils étaient nés en Touraine.

Depuis l’année 1891, on joue chaque année, sur le théâtre du Cercle, des pièces empruntées soit au répertoire de Molière, comme les Précieuses ridicules et le Malade imaginaire, soit à celui de Labiche, comme la Poudre aux yeux. Je n’ai pas besoin d’ajouter que les pièces sont interprétées en français. Cette année, on a joué le Médecin malgré lui. L’année dernière, M. Brunetière, au cours de sa tournée de conférences en Amérique, est venu rendre visite à l’Université de Haward [sic], et il a été nommé membre honoraire du Cercle.

Il paraît que le voyage de M. Paul Bourget en Amérique et son livre si curieux, Outre-Mer, ont fait beaucoup pour la propagande en faveur d’échanges intellectuels réguliers entre la France et l’Amérique.

On a songé à créer entre les Universités américaines et les centres littéraires français un lien permanent. Rien ne se fait sans argent.

Par bonheur, le Cercle français de l’Université de Haward [sic] avait pour président M. James Hyde, qui est un des étudiants de cette Université. M. James Hyde est le fils du directeur d’une des plus grandes Compagnies d’assurances américaines, l’Equitable, de New York. Il a offert, cette année, pour ses étrennes, au Cercle français, un capital de 150,000 francs, destiné à permettre l’organisation de conférences publiques annuelles sur la littérature, l’art ou l’histoire de la France ; ces conférences doivent toujours être confiées à un Français.

Ce sont justement ces conférences que M. René Doumic est chargé d’inaugurer.

Plût à Dieu qu’il y eût parmi les fils des directeurs des Compagnies d’assurances américaines ou parmi ceux des grands financiers des États-Unis quelques hommes aussi amoureux de notre art, de notre littérature, aussi épris de la France que le jeune homme à qui nous conserverons dans notre cœur un souvenir reconnaissant.

Et nous, ne ferons-nous rien pour rendre plus faciles et plus étroites ces relations qu’il nous serait si utile d’entretenir avec les États-Unis.

Les Américains et surtout les Américaines se donnent beaucoup de mal pour apprendre notre langue. Apprenons l’anglais.

Adolphe Brisson vous a déjà parlé de cette admirable méthode Berlitz à l’aide de laquelle M. Collonge et ses collaborateurs mettent en quelques mois un Français en état de parler et de comprendre n’importe quelle langue étrangère. J’ai vu, de mes yeux vu, je vois encore chaque jour des résultats étonnants de cette méthode. Ah ! si j’étais moins vieux !

Étienne Lamy (de l’Académie française), « La langue française », Les Annales politiques et littéraires, 13 octobre 1912, p. 319.

M. Etienne Lamy est allé porter au Canada la bonne parole. Il avait choisi le plus beau des sujets : l’éloge de la langue française… Un accueil émouvant a été fait à ce morceau achevé, qui n’est pas seulement un éloquent discours, mais un acte. Nos frères d’outre-mer n’oublieront point ce que leur a dit l’« ambassadeur de l’Académie »… Et ces pensées, et ce langage n’auront pas moins d’écho ici que là-bas.

APRÈS le quinzième siècle, les humanistes, qui renaissaient Grecs et Romains, tentèrent de transformer le français en une langue pédantesque par une invasion de vocables et de tours étrangers, et faillirent ensevelir sa beauté vivante sous les beautés mortes de l’antiquité. Notre sève robuste résista : jamais plus de mouvement, d’originalité, de surabondance ne marque l’influence du génie populaire sur la littérature. Cette fécondité risquait même d’étouffer le goût sous son fouillis luxuriant, lorsque, au seizième siècle, le français devient la langue légale par l’ordonnance de Villers-Cotterêts. La royauté, à ce moment, peut disposer du langage, parce qu’elle est devenue la maîtresse non seulement d’un État, mais d’une société. La royauté continue ce magistère en fondant l’Académie française, c’est-à-dire en confiant à une compagnie d’écrivains la charge de veiller sur cette langue. L’Académie sera un Conseil de révision pour les mots : ceux qu’elle tiendra bons pour le service seront inscrits par elle dans le « dictionnaire de l’usage ». Un des premiers écrivains qui aient exercé cet office, Vaugelas, rappelait le double caractère, de notre langue, quand, il définissait l’usage « la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps ».

Alors, viennent les classiques jardiniers qui, au moment où tout se régularisait dans l’État, tracent dans cette végétation spontanée leurs allées à la française. L’art, à son tour, envahissait trop, la nature. Sous Louis XIV, la Cour a attiré tout ce qui dans la nation s’élève, la France se vide de ses élites pour Versailles, et l’éclat qu’elles projettent sur la couronne semble rayonner de la couronne même. Le monarque paraît n’usurper sur personne quand il dit : « L’État, c’est moi », et choisit pour emblème le soleil. Le péril de cette magnificence solitaire serait que, trop, majestueuse, elle devînt gênante pour les jours ouvrables de la vie et imposât trop silence à la voix du peuple.

Mais, au dix-huitième siècle, le soleil s’abaisse, la joie d’admirer finit, la lassitude d’obéir commence. L’opposition n’a pas de place à Versailles, ville de la Cour, mais se retrouve chez elle à Paris, ville de la Fronde. Bien avant le pouvoir politique, l’influence littéraire a ses journées des 5 et 6 octobre, est ramenée de Versailles à Paris, et ce sont les salons qui donnent la mode à la Cour. A Paris, l’élite de ceux qui parlent et écrivent fixe la langue dans la capitale du peuple par qui et pour qui la langue lest faite. Ces salons prétendraient, à leur tour, devenir les seuls arbitres du langage. Les lettres et la science sont non seulement la gloire, mais la mode de l’époque, et toutes les modes exagèrent. Les grammairiens veulent soumettre « les fantaisies de l’usage » aux raideurs d’une syntaxe toute logique. Les savants renchérissent sur l’exactitude. Pour être précise, la langue se coupe les ailes, s’abstrait, se dessèche. Mais le peuple, qui n’a plus de place, la prend toute par la Révolution. Aux régularités minutieuses du lexique et du laboratoire succèdent les rumeurs puissantes et capricieuses de la place publique.

L’enthousiasme d’un espoir universel rend l’éloquence au verbe anémié dans sa clarté sans chaleur. Puis, comme la félicité publique fuit devant les paroles qui l’appellent, il faut surmener l’espoir pour le soutenir. Dans les tragédies de la liberté et dans les apothéoses de la gloire, l’imagination populaire prend l’habitude du démesuré, oublie le naturel pour une façon de parler et d’écrire pompeuse, théâtrale, et qui, pour atteindre au sublime, touche au ridicule. Tout se répare et se renouvelle au dix-neuvième siècle, par une réaction de réalité. Au milieu d’événements ramenés aux proportions ordinaires, l’homme, las des crédulités aux formules abstraites, se tourne vers ce qui trompe le moins, la nature. Il la regarde en lui et hors de lui ; il explore deux immensités : son cœur et le monde. La langue se dépouille, à la fois, de la maigreur didactique et de l’enflure déclamatoire. Elle ajoute à ses dons anciens une sensibilité experte) à s’analyser et scrupuleuse de se peindre telle qu’elle est, une richesse renouvelée de sensations et d’images, une âpreté de mélancolie et Une profondeur de lyrisme en apparence.

Jamais, donc, n’a manqué à notre langue ni la source toujours jaillissante de l’imagination nationale, ni la digue intellectuelle qui filtre le flot pour en recueillir la pureté. Cette collaboration séculaire de, la multitude et de l’élite, œuvre où chacun travaille pour tous, a fait la langue une et indivisible. Plus absconse et scientifique, plus conforme aux préciosités d’une aristocratie, elle fût descendue malaisément jusqu’aux multitudes et peut-être, scindée en deux dialectes l’un savant, l’autre vulgaire, la parole faite pour unir tous ceux de la race les aurait tenus divisés. Œuvre de tous, expression de l’unité nationale, la langue n’a pas cessé de fortifier en France une âme et un génie communs.

M. Etienne Lamy, s’adressant aux Canadiens, conclut ainsi :

Vous n’avez jamais cessé de garder intactes les mœurs, la foi et la langue que ; vous avez reçues du passé. Ces traditions, seul trésor que vous ayez porté de l’ancienne patrie dans la nouvelle, ont maintenu la sagesse dans votre volonté et l’ordre dans votre action. Vous aviez à accomplir une tâche immense : peupler et cultiver Un continent. Vous la poursuivez en paix sous un pouvoir d’autant plus respecté que vous ne lui demandez pas de remplacer soudain et d’autorité les œuvres de l’effort personnel et du temps.

Vous regardez n’est pas pour nous seulement une joie, mais un exemple. Vous êtes nos frères, mais mieux préservés que nous des expériences où s’égarent les énergies. Tandis que nous parcourions nos destinées comme l’enfant prodigue, vous êtes restés dans la maison paternelle et nous goûtons son charme en y étant reçus par vous. Nous y voyons quelles vertus conservent une race. Vous êtes ce que nous avons été, nous apprenons de vous à redevenir ce que vous êtes. La France, en voulant se faire nouvelle, s’est vieillie. En ne vous détachant pas de vos traditions, vous avez perpétué votre jeunesse. Tandis que, chez nous, les vivants ont parfois semé la mort, vos morts vous ont gardé le secret de la vie. Et notre commun langage est beau dans votre bouche, parce que tout y est sain : les mots et les pensées.

Canada, petite colonie d’hier, nation d’aujourd’hui, empire de demain ; Canada séparé de la France avant que la France se séparât de son passé et qui as gardé la plénitude de notre vie ancienne ; Canada terre de fécondité, fertile en blé, fertile en hommes, fertile en avenir, qui multiplies par un travail solidaire les moissons dans tes plaines et les enfants dans tes foyers et qui, dans les solitudes immenses où se perdaient tes. premiers explorateurs, verras un jour ta race à l’étroit ; Canada, terre de constance qui as affermi la sagesse de tes mœurs et de tes lois sur ta foi catholique et tiens pour ta plus précieuse liberté d’être soumis à un maître surhumain ; Canada qui as trouvé dans la fidélité la récompense et offres au monde le modèle d’une société où les vertus privées et les vertus publiques rendent hommage à Dieu ; Canada, la France t’aime, t’admire et te salue.

Henry Gaillard de Champris, Professeur à l’Université Laval, Québec, Canada. Du « Canadian French » – 25 janvier 1925.

« Avec quelle fidélité, intelligente et pieuse, les Canadiens conservent les traditions françaises, un petit livre nous en apporte une nouvelle preuve, et bien touchante.

Le titre en est modeste : Zigzags autour de nos Parlers ; le sous-titre, plus modeste encore : Simples Notes. En réalité, c’est un recueil singulièrement précieux.

Dans les milieux anglais ou anglicisants des Etats-Unis et même du Canada, on affecte volontiers quelque dédain pour le français des Canadiens. Ce n’est pas, décident ces superbes, du Parisian French, c’est du Canadian French. Vous voyez la différence et la moue qui la rend sensible.

D’autre part, des puristes — notre auteur dit poliment des surpuristes — suspectent volontiers d’origine anglaise tel mot, telle locution peu familiers à leur oreille délicate.

Contre ce mépris et contre cet ostracisme, M. L.-P. Geoffrion, secrétaire de la Société du Parler Français de Québec, a entrepris une lutte tranquille, mais persévérante.

Fort de l’expérience personnelle qu’il doit à ses origines paysannes, instruit, par l’étude prolongée, méthodique et passionnée de tous les dictionnaires, lexiques et glossaires, de toutes les grammaires, de tous les traités, de tous les précis, de tous les essais, qui depuis trois siècles ont été consacrés au français moderne, au français ancien, aux dialectes, aux provincialismes, aux patois, riche d’innombrables lectures, M. Geoffrion restitue aux mots, aux expressions jugés bâtards ou barbares leur véritable état civil et, du coup, leur dignité.

Si, vous promenant dans les rues de Québec, vous voyez à la devanture d’un commerçant l’annonce alléchante d’un gros « bargain », vous vous indignerez ou vous vous attristerez, suivant votre humeur, de cet anglicisme provocant. — Voire ! dira M. Geoffrion, avec son œil malicieux et son petit sourire de côté.

Et il vous expliquera que, comme tant d’autres, l’anglicisme bargain n’est qu’un gallicisme démarqué. Comme le verbe « barguigner » veut dire « marchander », les vieux substantifs français « bargain, bargaine » désignaient un marché avantageux, une bonne affaire, une occasion. On comprend que ces mots aient plu à nos amis les Anglais, bons commerçants. Mais n’ayons pas l’air de leur emprunter, une fois de plus, ce que nous leur avons d’abord donné.

Et ne nous scandalisons pas si, dans les familles les plus pieuses, les plus patriarcales de la campagne canadienne, le fils le plus respectueux se félicite d’avoir, le 1er janvier, reçu a le torchon paternel ». Il veut dire la bénédiction paternelle, et il le dit sans irrévérence aucune.

— Pourtant, direz-vous…

Oui, pourtant. Ou, plutôt, en effet.

Torchon a, dans le parler populaire, un synonyme : guipon. Or, guipon, c’est goupillon. Le goupillon, c’est, à l’église, l’instrument de la bénédiction. Par une métonymie fréquente, le nom de l’instrument a désigné l’action elle-même : goupillon a signifié bénédiction ; ce sens est passé à son équivalent : guipon et de celui-ci à son synonyme : torchon.

À vrai dire, M. Geoffrion, modeste et probe, ne propose là qu’une hypothèse.

Mais n’est-elle pas aussi vraisemblable qu’ingénieuse ?

En tout cas, elle révèle la méthode de M. Geoffrion. Si celui-ci n’ignore rien de la science des mots, il connaît encore mieux leur vie. Et non seulement il sait comment ils évoluent dans leur prononciation (pione pour pivoine), leur orthographe (avouene pour avoine) et leur sens, mais il sait quels rapports étroits les unissent, et dans il eut origine et dans leurs transformations, à la vie des hommes. Cet historien des mots est un historien des coutumes et des mœurs. D’où des croquis, esquisses et tableautins qui ressuscitent pour nous la vie de nos ancêtres et de ceux qui les perpétuent ici.

Lisez, par exemple, le joli développement sur les mots biger, bicher, et sur les exigences angevines en matière de bise (pages 60-61).

Le livre savant de M. Geoffrion est donc plein d’agrément.

Spirituel comme pas un, l’auteur décoche à ses adversaires de petits traits nonchalants et cruels. À ceux qui trouvent malséant qu’un juge « monte sur le banc », il réplique qu’un roi monte bien sur le trône. Ou bien, à propos du mot gosser, il explique joliment que si les écoliers se contentent de gosser (taillader) les tables, les jeunes gens aiment mieux gosser les filles (se gausser d’elles), et que dans les ménages un peu somnolents on ne peut plus que gosser des copeaux pour raviver le feu.

Sensible à la beauté d’un paysage, il cite, à propos de « clair d’étoiles », une page délicieuse du juge Adjutor Rivard, maître conteur.

Gourmet, il se délecte de cette locution trois fois savoureuse : « Graisser une beurrée avec des confitures. » Discutant du mot beigne, pris pour beignet, il apporte une recette digne de Vatel, et il nous apprend en quoi un croquignole canadien diffère d’une croquignole française.

Grammaire et poésie, grammaire et friandise. La formule n’est-elle pas nouvelle et jolie ?

Mais à insister sur le charme du livre, je risque d’en affaiblir le caractère principal, qui est d’un livre de science. La compétence me manque pour l’apprécier comme tel. Mais je crois pouvoir être tranquille sur le jugement des spécialistes. Un profane ne pouvait que proposer aux profanes un plaisir délicat un français du Canada ne pouvait que signaler ce que ce petit livre canadien révèle d’amour intelligent pour la langue française. »

(*) Jacques Steinberg, « Speaking Frankly ; Parlez-vous français ? But Why Bother ? », The New York Times, 27 décembre 1998.

Parler est-ce apprendre à penser ?

Chaque langue porterait en elle une culture, une vision du monde, une façon de raisonner… Pourtant cette « relativité linguistique », dite aussi « hypothèse de Sapir-Whorf », est loin d’être aussi radicale.

Moins on a de vocabulaire, moins on a de concepts pour réfléchir, suggérait l’écrivain Georges Orwell dans 1984. Dans ce roman, un État totalitaire impose à ses sujets une réduction de leur lexique à quelques mots pratiques pour la vie de tous les jours, une « novlangue » simpliste, les rendant incapables de saisir les nuances de la pensée et de raisonner. Aujourd’hui encore, cette idée pousse des parents, des professionnels de l’éducation ou encore des politiques à établir un lien de cause à effet entre le nombre de mots appris par un enfant et son niveau d’intelligence. Elle suggère aussi que les représentations mentales d’une personne seraient conditionnées par le lexique de sa langue natale : on verrait différemment les choses à travers le prisme du français, du danois, du wolof ou encore du quechua…

Lire la suite de l’article de Fabien Trécourt

N’y a-t-il qu’une langue française ?

Le journal Sciences Humaines publie dans son numéro du mois de février 2021 un dossier spécial sur le langage qui contient entre autres une interview avec Médéric Gasquet-Cyrus sur la question « N’y a-t-il qu’une langue française ? ». Maître de conférences en sciences du langage à Aix-Marseille Université et auteur du livre Dites-le de longue en marseillais !

En 2017, le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer affirmait publiquement qu’il n’existe qu’« une seule langue française ». D’où vient cette idée ?

L’idée remonte au 17e siècle, au moment où le cardinal de Richelieu crée l’Académie française en vue d’entériner un « bon » usage, basé sur les pratiques linguistiques des aristocrates. De là s’est diffusé le mythe d’une langue pure, noble et unique, devant laquelle il faudrait s’incliner comme on le ferait devant le roi. Mais ce n’est qu’au cours de la période révolutionnaire que l’usage du français a commencé à être présenté comme un symbole d’unité nationale. À l’époque, la jeune République française était en guerre contre la plupart des monarchies frontalières, qui cherchaient à restaurer le pouvoir royal : parler une autre langue que le français, c’était se désigner comme un ennemi. Autant d’arguments qu’on a vu récemment ressurgir à propos de l’enseignement des langues régionales à l’école, perçu comme une menace séparatiste. En définitive, il fallut attendre l’école de Jules Ferry et la Première Guerre mondiale, où des soldats de diverses régions se sont retrouvés dans les tranchées, pour que l’usage du français se généralise au détriment des langues régionales.

Aujourd’hui, force est de constater que la plupart des francophones se comprennent aisément. N’est-ce pas le signe d’une unité linguistique ?

Il existe effectivement une langue française dite « standard » qui traverse aussi bien la France que le Québec, la Suisse ou le Cameroun. Typiquement utilisé dans les médias, ce français standard reste néanmoins un concept théorique qui évolue dans le temps et ne peut jamais être décrit de manière exhaustive. Il ne correspond donc pas à la vision rigoriste véhiculée par l’Académie française. De surcroît, notre usage quotidien de la langue ne s’y limite pas. Outre les personnes qui maîtrisent encore l’une des « langues de France » – comme l’occitan, le corse, le breton, etc. –, il existe d’importantes différences régionales et sociales portant sur le lexique, les tournures de phrases, ou encore la prononciation : nul n’ignore qu’un Marseillais ne parle pas comme un Montréalais !

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La langue française et la loi. Des anglicismes.

Question N° 32571 de Mme Véronique Louwagie (Les Républicains – Orne) publiée au JO le 29 septembre 2020, p. 6564.

Mme Véronique Louwagie attire l’attention de Mme la ministre de la culture sur la question de la valorisation de la langue française. Le Président de la République a annoncé, à plusieurs reprises, sa volonté de redonner à la langue française sa place et son rôle dans le monde. Au-delà des discours et de la consultation citoyenne, la tendance est à une dérive anglicisante de la société influencée par la langue considérée comme internationale : l’anglais. La loi n° 94-665 du 4 août 1994 relative à l’emploi de la langue française, visant notamment à assurer la primauté de l’usage des termes francophones traditionnels face aux anglicismes, semble rencontrer des limites à l’ère des smartphonesstart-upteam building et autres expressions de langue anglaise intégrées au vocabulaire quotidien des Français. S’agissant d’un élément important de la souveraineté nationale et d’un outil de rayonnement majeur au sein de la francophonie et dans le monde, elle souhaiterait connaître les intentions du Gouvernement sur ce sujet.

Réponse de la ministre de la Culture (JO, le 15 décembre 2020, p. 9218)

Le rayonnement de la langue française, de sa richesse et des œuvres qu’elle porte, est partagé avec 300 millions de francophones, présents sur les cinq continents, comme avec les millions de personnes qui font le choix à travers le monde d’apprendre le français, deuxième langue enseignée sur la planète. En cette année de célébration des 50 ans de la francophonie, il faut considérer que la mondialisation est aussi une réalité linguistique, dans laquelle il importe de veiller à la diversité des langues et des cultures : c’est l’une des missions essentielles du ministère de la culture, partagée avec les autres ministères concernés, en premier lieu desquels le ministère de l’Europe et des affaires étrangères.

Le Président de la République, en mars 2018, a lancé sous la Coupole de l’Institut de France un plan d’action répondant à ces enjeux : « Une ambition pour la langue française et le plurilinguisme », fort de mesures concrètes qui ont mobilisé toutes les énergies depuis lors. Le ministère de la culture a pris toute sa part dans cette approche volontariste pour la promotion de la langue française et de la diversité linguistique. Le chantier de la rénovation du château de Villers-Cotterêts en est l’illustration majeure, qui permettra l’ouverture de la Cité internationale de la langue française en 2022. Le lancement prochain du Dictionnaire des francophones, sous la forme d’une application mobile, interactive et participative, en est un autre exemple : y seront rassemblés plus de 500 000 termes et expressions venus de tout l’espace francophone, mis à la disposition de tous, gratuitement, pour une démonstration sans précédent de la richesse de la langue française dans la diversité de ses expressions.

Ces deux projets, articulés, démontrent que l’innovation et le renouvellement des représentations, pour les jeunes générations notamment, sont nécessaires pour contribuer à la vitalité de la langue. Cet effort de sensibilisation se joue aussi en France même, auprès des concitoyens très attachés à leur langue et au soin que l’on en prend. Le ministère de la culture est le garant de l’application de la loi n° 94-665 du 4 août 1994 relative à l’emploi du français, dite « loi Toubon ». Il s’implique au quotidien, à travers la délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF), pour veiller à la présence et à la diffusion de la langue française dans tous les secteurs de la société. Il conduit ainsi une politique qui vise à garantir aux citoyens un « droit au français » dans leur vie sociale, qu’il s’agisse de la consommation, de la communication dans l’espace public, des médias, du monde du travail ou de l’enseignement. Il mène cette action en lien avec plusieurs autres services et organismes concernés tels que la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, le ministère du travail, le Conseil supérieur de l’audiovisuel, l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité… À ce titre, la DGLFLF intervient systématiquement, dès lors qu’elle constate ou que son attention est appelée sur un manquement à ces dispositions légales. Ainsi, elle a récemment alerté plusieurs entreprises et établissements publics sur l’illégalité de dénominations anglaises (passe « Navigo Easy » du syndicat des transports d’Île-de-France – Île-de-France Mobilités, service « Poste Truck » ou « Ma French Bank » du groupe La Poste).

Ce cadre légal est en particulier exigeant avec les institutions et les agents du service public, qui ont des obligations s’agissant de l’emploi de la langue française dans leur activité. Des obligations plus restrictives s’appliquent aux services et établissements de l’État, ainsi qu’aux marques et aux contrats publics. Mais il faut aussi rappeler que cette loi n’a cependant pas vocation à interdire les anglicismes : en France, c’est la liberté d’expression qui prévaut pour le citoyen. C’est donc l’exemplarité et la conscience des enjeux linguistiques qui doivent être rappelées à chacun, décideurs, élus et communicants. On constate ainsi dans nombre de collectivités territoriales une tendance liée à l’essor du « marketing territorial », qui s’est traduit au cours des dernières années par un important développement des slogans et des intitulés en anglais. La DGLFLF entend donc poursuivre et renforcer la sensibilisation des élus à la question de l’emploi de la langue française, élément stratégique pour la cohésion sociale dans les territoires. Les acteurs publics et privés peuvent par ailleurs s’appuyer sur le dispositif d’enrichissement de la langue française, coordonné par la DGLFLF, qui produit chaque année plus de trois cents termes destinés à permettre aux professionnels, notamment du monde scientifique et économique, de disposer de vocabulaires techniques français, afin de pouvoir exprimer toutes les réalités du monde contemporain dans la langue commune, compréhensible par tous. La langue française peut ainsi demeurer une grande langue internationale, riche et vivante.

La langue française et la loi. Les langues régionales dans le service public audiovisuel.

Question écrite n° 14956 de M. Jean-Luc Lagleize (Mouvement Démocrate et apparentés – Haute-Garonne ), JO, 11/12/2018, p. 11288.

Jean-Luc Lagleize interroge M. le ministre de la culture sur la place de l’occitan et plus largement des langues régionales dans le service public de l’audiovisuel. Force est de constater que la présence de l’occitan et des autres langues régionales, à l’exception du corse, sur les ondes de France Télévisions reste minime. Selon le « Rapport au Parlement sur l’emploi de la langue française », remis en décembre 2017 par le ministère de la culture, seules 50 heures de programmes en langue occitane ont été diffusées en 2016 (contre 70 heures en 2015). Le rapport note également une diminution marquée pour toutes les langues régionales confondues. Pourtant, France Télévisions est tenu, sous le contrôle du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), de respecter les missions de service public inscrites à son cahier des charges, dont l’article 40 prévoit que l’entreprise « veille à ce que, parmi les services qu’elle édite, ceux qui proposent des programmes régionaux et locaux contribuent à l’expression des principales langues régionales parlées ». Par ailleurs, l’article 75-1 de la Constitution de la République française prévoit que « les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France ». Ainsi, la diffusion des langues régionales devrait correspondre à une volonté forte de France Télévisions de valoriser les productions locales et d’accroître le lien de proximité avec les téléspectateurs en tenant compte de leur quotidien et de la richesse des territoires. Les langues régionales faisant partie intégrante du patrimoine culturel français, leur sauvegarde et leur transmission aux générations futures est une véritable nécessité. Le projet de réforme de l’audiovisuel actuellement engagé par le ministère de la culture semble l’occasion de renforcer les exigences de cette loi pour renforcer la vocation régionale de France Télévisions. Ainsi, il souhaiterait connaître sa position sur la place des langues régionales, ainsi que les mesures qu’il entend mettre en œuvre afin de valoriser leur transmission au travers d’un service public audiovisuel de proximité.

Réponse du ministre de la Culture, JO, 26/02/2019, p. 1895.

Le ministre de la culture est particulièrement attaché à la mission de proximité dévolue au service public audiovisuel et plus particulièrement à France 3, qui participe à la vie des territoires en valorisant la richesse du patrimoine régional, ainsi qu’à l’expression des principales langues régionales parlées. Le ministre soutient par ailleurs les actions visant à promouvoir le français et toutes les langues de France. À ce titre, le ministre de la culture se félicite que, conformément à l’article 40 de son cahier des charges, France Télévisions ait proposé sur ses antennes en 2017 de nombreux programmes régionaux et locaux qui ont contribué à l’expression des principales langues régionales parlées en France. Ainsi, en 2017, 377 heures de programmes dans sept langues régionales (alsacien, basque, breton, catalan, corse, occitan et provençal) ont été diffusées sur les antennes de France 3. S’agissant plus spécifiquement de l’exposition de l’occitan, 44 heures 30 d’émissions en langue occitane ont été proposées en 2017 sur France 3 Aquitaine, France 3 Midi-Pyrénées et France 3 Languedoc-Roussillon, dont le magazine « Viure al pais occitan » de 26 minutes, diffusé un dimanche sur deux à 10h50 en Aquitaine et deux dimanches sur trois en Midi Pyrénées et Languedoc-Roussillon, ainsi qu’une édition d’information de 7 minutes (19/20 Occitan) diffusée chaque samedi à 19h20, hors zone de diffusion de l’édition locale de Perpignan. La diminution constatée en 2017 du volume de diffusion dans la langue occitane résulte principalement de l’abandon de certaines rediffusions, lié à la réorganisation des grilles de France 3. En effet, certaines cases habituellement dévolues à des programmes en langues régionales ont été modifiées en raison de programmations exceptionnelles intervenues au cours de l’année (élections législatives notamment) et de prises d’antenne exceptionnelles en régions. Ainsi, en 2017, le volume de production ou de coproduction de programmes en langue régionale occitane est resté stable par rapport à 2016. Cette situation conjoncturelle ne remet donc pas en cause la politique globale de France 3 concernant la production et la diffusion d’émissions en langues régionales. Le renforcement de l’offre régionale de proximité de France Télévisions et Radio France est l’un des axes principaux du projet de transformation de l’audiovisuel public annoncé par le Gouvernement le 19 juillet 2018. Un triplement des programmes régionaux de France 3 a été annoncé, à travers une coopération renforcée entre les équipes de France 3 et France Bleu. Ainsi, les deux réseaux régionaux produiront dans les différents territoires des offres communes à la télévision, à la radio et sur le numérique. Le déploiement de ce dispositif a fait l’objet dans un premier temps d’expérimentations afin d’abord de déterminer les modalités de collaboration les plus efficaces puis de retenir les pratiques qui auront fait leurs preuves sur le terrain. Plusieurs expérimentations ont été menées : France Télévisions et Radio France ont travaillé à la reprise sur les antennes de France 3 à Toulouse et à Nice des matinales filmées de France Bleu Occitanie et France Bleu Azur, au lancement d’une émission politique commune à France 3 Franche-Comté, France Bleu Besançon et France Bleu Montbéliard et au développement, en Bretagne et dans le Nord-Pas-de-Calais, de nouveaux projets communs innovants entre les deux réseaux. Dans le cadre de la transformation en cours de l’audiovisuel public, destinée à l’adapter à un environnement, notamment technologique, en pleine mutation, le ministre de la culture veillera à ce que le service public audiovisuel continue à diffuser des programmes en langues régionales.