Langue française : la grammaire des Académiciens

Toujours la grammaire et l’Académie…

Si, après tous les efforts qu’on a dépensés à l’apprendre, on savait jamais l’orthographe ! Mais les écoliers, je dis les plus huppés, ne la savent pas ; et non seulement les écoliers, mais les instituteurs, chargés de l’enseigner ; mais les membres de l’Académie française, chargés de rédiger le dictionnaire ; mais M. le duc d’Audiffret-Pasquier, qui, dans la lettre où il posait sa candidature à l’Académie, écrivait « accadémie » avec deux c; mais le secrétaire perpétuel de l’Académie, M. Gaston Boissier, qui un jour, dans une vente aux enchères, vit un de ses autographes adjugé à un prix assez élevé, parce qu’il contenait à son insu des fautes d’orthographe. Pourquoi, après tout, ne pas narrer l’histoire ?

Et voici la curieuse anecdote que nous conte M. Renard dans la Revue des Revues :

Un matin — ou un soir — M. Boissier arrive tout joyeux chez Renan, son collègue à l’Académie et au Collège de France.

— J’ai à vous annoncer, dit-il au célèbre exégète, une nouvelle qui va vous humilier.

— Comment ça ?

— Mes autographes se vendent plus cher que les vôtres.

— Ça ne m’étonne pas ! répond Renan, d’un air entendu qui en disait plus long que ses paroles.

— Hier, à la salle des ventes de la rue Drouot, on a mis aux enchères deux lettres, une de vous et une de moi ; la vôtre a été adjugée à trois francs, la mienne à cent sous.

— Je le sais, reprit Renan; mais il n’y a pas de quoi être si fier : en connaissez-vous la raison?

— Non.

— C’est qu’il y a, dans votre lettré, plusieurs fautes d’orthographe Je l’ai là sur mon bureau, votre autographe vendu cent sous ; c’est un de mes amis, qui, se trouvant à la vente et ayant remarqué les perles fausses qui ornaient votre prose, a poussé l’enchère et se l’est fait adjuger. Il me l’a apportée aussitôt en me disant : « Vous remettrez cette lettre M, Boissier ; si on la laissait circuler dans le public avec ses ornements grammaticaux, ça pourrait faire du tort à l’Académie.»

Et Renan ajouta, en remettant la lettre a son collègue :

— Tenez, la voilà ; quand vous serez à cour! d’argent, vous pourrez la reporter à la salle Drouot.

Et les deux Immortels éclatèrent de rire.7

Je n’affirme pas que tous les détails de cette anecdote soient authentiques, mais le fond est vrai.

Et qu’on ne s’imagine pas que M. Gaston Boissier et M. le duc d’Audiffret-Pasquier soient des exceptions dans l’illustre Compagnie : pas un des Quarante ne sait l’orthographe. Parmi ceux d’entre eux qui, en 1868, à Compiègne, à la prière de l’impératrice Eugénie, voulurent bien se soumettre à l’épreuve de la dictée fameuse forgée par Prosper Mérimée, pas un ne sortit de cette épreuve avec honneur, pas un n’eût reçu le brevet élémentaire. Quant à l’impératrice. — qui avait déclaré ne pas comprendre qu’on ne sût pas l’orthographe— sa copie était un écrin royalement garni : elle contenait quatre-vingt dix fautes, graves ou légères, trente de plus que celle de l’empereur. Il est vrai que la dictée était un nid à chausse-trappes, que Mérimée s’était appliqué à la semer de pièges de toute sorte.

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Sérignes, « La réforme de l’orthographe », 1887.

La Société philologique française a entendu une communication de M. Pierre Malvezin sur la réforme de l’orthographe. Une tentative dans ce sens a déjà été faite, cet hiver par M. Pol Passy, qui essaya de défendre l’ortografe fonétique. La réforme était fort simple, à la portée de toutes les intelligences, surtout des… intelligences au-dessous de la moyenne ; mais elle dénaturait à tel point notre langue, elle lui donnait un tel dessin, qu’elle rencontra plus de, sarcasmes que d’adhésions.

Cette idée est reprise sous une autre forme. Il ne s’agit plus, cette fois, d’écrire le son, mais d’amener la suppression des contradictions et des bizarreries de l’orthographe, en examinant le dédoublement des consonnes, en mettant de l’uniformité dans les dérivés pour garder aux mots leur caractère, en se conformant à l’étymologie ou en la’ redressant – dans le cas où elle a été violée. Voici un échantillon de la prose que ces résultats offriraient :

On peut regrèter de voir doner d’eux consonnes à des mots qui soneraient tout aussi bien avec une seule. Est-ce afaiblir un mot que de lui enlever une lettre qui l’alonge inutilement, avec, cette circonstance agravante que cette soie orthographe jète une certaine obscurité sur la racine qui n’aparaît plus nettement ?

La presse parisiène, loin de l’aclamer, a bondi comme une cabre ou, si vous aimez mieux, a monté à l’escale quand on a parlé de l’orthographe phonétique. « Qu’est-ce que cette antiène ? s’est-èlle écriée, qu’est-ce que cette nouvèle bagatèle ? » Et chacun des méchants garsons de la chronique que ne flate pas ce système musical, anonce à ses lecteurs que M. Paul Passy ne renouvèle point l’orthographe, mais l’écartèle, et amoncèle hérésie sur hérésie. Le fait est, parole d’honeur, que sa réforme était une horeur. Nous autres, nous ne garotons pas l’orthographe projetée que nous anonçons ; nous lui laissons son caractère de race ; nous le lui rendons même quand une mole condescendance le lui a enlevé. Nous rendons à charrette ses deux r gaulois ; ce qui fait carrette ; nous, retournons à l’étymologie qui nous rend carriolet, qu’on s’obstine à nommer cabriolet ; nous y atelons des poulins et des poulines, qu’un méchaht argot d’écurie désigne sous le nom de poulains et de pouliches, au mépris du bon sens.

Ainsi, cette réforme exigerait donc une connaissance approfondie de la langue et de ses racines. Cabre remplacerait chèvre parce que chèvre vient de capra et de capros. Escale remplacerait échelle parce que sa racine celtique est skal. Cependant, M. Pierre Malgevin veut bien considérer que ces dernières modifications pourraient n’être apportées que dans la suite… Elles sont, en effet, très peu pratiques. Qu’on supprime quelques lettres doubles et contradictoires, comme dans donner qui fait donation ou dans renouvelle du verbe renouveler, c’est parfait ; mais que, par amour du celte, on nous fasse dire escale pour échelle, ah ! c’est trop de pédanterie. Excusez-nous, monsieur Malgevin, mais nous ne connaissons pas le celte.

Le défaut des réformateurs est de ne jamais vouloir s’en tenir à l’essentiel et par là, de faire avorter … les projets les plus heureusement conçus.

Simplification de l’orthographe (1893). L’Académie vote « pour », Alfred Capus en rit.

L’Académie française, par 7 voix contre 4, a décidé, sur la proposition de M. Gréard, qu’il y avait lieu de réformer notre orthographe. Les premières réformes vont porter, paraît-il, sur la suppression du trait d’union dans les noms composés, sur la régularisation du pluriel, etc.

C’est une grande victoire pour le vice-recteur et distingué académicien qui a soutenu son plan de réformes avec beaucoup de talent et d’éloquence.

Aussi, à en croire Alfred Capus, M. Gréard, depuis ce succès, ne rêve plus que réformes nouvelles et simplifications d’orthographe plus perfectionnées et plus hardies encore. Notre malicieux confrère prétend même avoir assisté à la scène suivante :

GRÉARD, seul. — Il est doux d’avoir changé l’orthographe de tout un peuple, et c’est une noble satisfaction pour un esprit cultivé. Gréard assis sur les ruines de l’orthographe, voilà un beau sujet de tableau. J’en parlerai à M. Bonnat. Mais qu’est-ce que je vais faire maintenant ? Je sais bien qu’il ne manque pas de choses à réformer… Il y en a même trop, c’est très embarrassant.

LE VALET DE CHAMBRE, entrant. — Le concierge est là qui prétend que monsieur lui a dit de venir ce matin.

GRÉARD. — C’est vrai, je n’y songeais plus. Introduisez-le. Car ce n’est pas tout de voter des réformes, il faut encore les appliquer. (Le concierge entre.) Vous aurez la complaisance de faire poser contre la maison un grand écrite au avec ces mots en grosses lettres : « On désapran lortograf an 25 lesson. Cour de di zeur à midi tou lé jour. »

LE CONCIERGE. — Ce sera fait aujourd’hui, monsieur. (Il sort.)

GRÉARD. — Simplifions, simplifions ! Certes, je suis fier d’avoir simplifié l’orthographe, mais il faudrait aussi simplifier la langue française. Elle est trop compliquée, il y a des tas de mots inutiles. D’ailleurs, les trois quarts des mots sont inutiles, je l’ai déjà remarqué plusieurs fois… Je trouverai un moyen. (Il réfléchit.) Essayons. Jean ?

LE VALET DE CHAMBRE. — Monsieur ?

GRÉARD (désignant ses pieds). — Donnez-moi mes… choses.

LE VALET DE CHAMBRE. — Les bottines de monsieur ?

GRÉARD (joyeux). — Il a compris. Oui mes bottines. Et puis (montrant sa tête) mon… machin.

LE VALET DE CHAMBRE. — Le chapeau de monsieur ?

GRÉARD (au comble de la satisfaction).— Parfaitement. C’est admirable ! Je suis sûr que chose et machin peuvent remplacer à peu près tous les autres mots, en les employant bien. C’est une affaire de tact. Ainsi : Jean ?

LE VALET DE CHAMBRE. — Monsieur ?

GRÉARD. — Vous me ferez pour mon déjeuner deux machins à la coque…

LE VALET DE CHAMBRE. — Deux œufs ?

GRÉARD. — évidemment, et une chose sur le gril…

LE VALET DE CHAMBRE. — Une côtelette ?

GRÉARD. — Parbleu ! il n’y a rien de plus simple. Je crois que j’ai trouvé la plus belle réforme du siècle. Je vais faire une proposition à l’Académie française…

*

Mon Dieu ! que dirait Vaugelas de tout ce grabuge. Et les ombres de Noël et Chapsal ne vont-elles pas tressaillir dans leur tombe !…

Édouard Lockroy, « Les fautes d’orthographe de l’Académie », 1866.

Je consultais l’autre jour — par hasard — cet oracle infaillible. Tout en feuilletant ces pages vénérables, je tombais sur le mot : « Haleine. »

— Je m’aperçus alors, non sans étonnement, que les académiciens lui avaient refusé un pluriel.

— Or, — je vous l’avouerai, — ce refus me paraît injuste.

Il me semble qu’on, devrait, autant que possible, tâcher de rendre les mots égaux devant le dictionnaire comme les Français le sont devant la loi. Pourquoi ce malheureux-ci est-il condamné au singulier à perpétuité ? Je n’y vois pas de bonne raison.

On doit dire, je le sais :

« Ces femmes ont l’haleine douce — ou embaumée. »

Mais ne pourrait-on pas écrire aussi bien cette phrase moins poétique :

« Les haleines des quarante académiciens avaient échauffé l’atmosphère de la salle des séances ? »

Faudrait-il donc mettre — pour s’exprimer correctement :

« L’haleine des quarante académiciens ? »

Il est, d’ailleurs, bien difficile d’obtenir de l’Académie une règle claire. Elle pose, par exemple, en principe, que les locutions françaises, composées de plusieurs mots étrangers, — ne doivent jamais prendre d’S. « Qui-pro-quo» lui sert d’exemple. Or, quelques pages plus haut elle annonce qu’elle tolère « in-promptus.» et elle serait — je crois— toute prête à déclarer que vous ne savez pas l’orthographe si vous écriviez des « fac-totums » sans la marque distinctive du pluriel.

A la vérité, — ces mots étant latins, on peut croire que l’Académicien s’en soucie peu et les laisse se gouverner à leur fantaisie.

Voyons donc les locutions composées de deux mots français.

Le dictionnaire écrit un « va-nu-pieds » — avec un S. Cela se conçoit puisque ce terme indique un homme qui marche les pieds nus. Ici nous ne pouvons que féliciter l’Académie de son bon sens. Malheureusement elle écrit aussi « couvre-pied » — sans S — et « essuie-main  » sans S. — S’imagine-t-elle donc qu’on ne se couvre jamais qu’un pied et qu’on ne s’essuie jamais qu’une main? N’est-il pas, d’ailleurs, bien ridicule de faire suivre ce mot de

Couvre-pied — sans S

de la définition suivante :

« Sorte de petite couverture d’étoffe qui sert à couvrir les pieds. »

On n’en finirait pas si l’on voulait relever toutes les inconséquences semées dans ce grave volume. J’en voudrais, cependant, citer deux encore, qui me semblent plus fortes que les autres. Prenons le mot Gelée. L’académicien affirme, toujours avec le même sérieux, qu’on doit écrire. Gelée de Pomme — sans S. — parce que c’est une gelée qui se fait avec un fruit appelé « pomme ». — Très bien. Fort de ce renseignement et procédant par analogie vous voulez, je suppose, mettre une étiquette sur un pot de confiture aux coings. — Vous écrivez Gelée de Coing — n’est-ce pas ? Hé bien ! — vous vous trompez grossièrement. Consultez, plutôt, le savant dictionnaire, — non plus au mot : Gelée, mais au mot : Coing, il vous apprendra, cette fois, qu’on doit écrire : Gelée de Coings — avec un S, — attendu que c’est une gelée qui se fait avec des fruits nommés coings. Comment n’avez-vous pas deviné cela ?

Mais ce n’est rien. Ouvrez le dictionnaire au mot « oeillet.» Vous y trouverez qu’on doit écrire un pied d’oeillets avec un S, — remarquez !

Voyez-le ensuite au mot : Pied, — il vous apprendra qu’on doit toujours écrire: un pied d’oeillet — sans S — bien entendu !

Mon Dieu je n’attache pas à ces choses plus d’importance qu’elles n’en méritent, j’avoue, cependant, que je ne serais pas fâché d’être fixé sur ces pluriels. Ce n’est point se montrer trop exigeant que de demander cela. Notre pauvre langue est déjà pleine de bizarreries et d’inconséquences ; l’Académie ne devrait pas chercher a en augmenter le nombre. Elle est payée pour ne rien faire, et, il me semble que quand elle travaille à embrouiller les premiers principes de l’orthographe ; — elle ne gagne pas son argent.

Édouard Lockroy, 1866.